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                                                  CELINE,  SES  IDEES        

 

 

 

 

  " Nous voici parvenus au but de vingt siècles de haute civilisation et cependant  AUCUN REGIME NE RESISTERAIT A DEUX MOIS DE VERITE. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. "
  (
Discours à la commémoration d'Emile Zola).


        
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   " Je ne renie rien du tout... je ne change pas d'opinion du tout... je mets simplement un petit doute mais il faudrait qu'on me prouve que je me suis trompé, et pas moi que j'ai raison. "
   (Louis-Albert Zbinden, Miroir du temps, Radio-Télé Suisse Romande, 25 juillet 1957).  

 

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       Louis-Ferdinand Céline : " je suis mystique, messianique, fanatique tout naturellement "

 
  Breton, je suis mystique, messianique, fanatique tout naturellement - sans effort - absurde - j'ai été élevé tout naturellement en catholique = baptême, première communion, mariage à l'église, etc. (comme 38 millions de Français) La foi ? hum ! c'est autre chose - comme Renan, hélas, comme Chateaubriand, en désespoir... Pire, je suis médecin - Et puis païen par mon adoration absolue pour la beauté physique, pour la santé - Je hais la maladie, la pénitence, le morbide - grec à cet égard totalement - J'adule l'enfance saine - je m'en Pâme - je tomberai facilement éperdument amoureux - je dis amoureux - d'une petite fille de 4 ans en pleine grâce et beauté blonde et santé - je hais la boisson, la fumée, les toxiques - je comprends, je crois l'enthousiasme des Grecs - Cela est fort rare en somme - Ni Popol ni tant d'autres artistes infiniment mieux doués que moi ne ressentent l'appel irrésistible de la jeunesse (même l'extrême jeunesse - saine et joyeuse) pour cela j'ai tant aimé l'Amérique ! la félinité des femmes ! Ah ! Hollywood - Ah - Goldwyn Mayer ! J'aurais donné 10 ans de ma vie pour occuper leurs fauteuils un instant ! Toutes ces déesses à ma merci ! (Renoir était bien aussi de cet avis) - Etalon très modéré, la vue, le palper, m'enchantent à souhait, m'enivrent, m'inspirent - Je donnerais tout Baudelaire pour une nageuse olympique !"

 (L
ettre à Milton Hindus du 23/08/1947, in Milton Hindus, LF Céline tel que je l'ai vu, L'Herne. (réédité en 2008 sous le titre Rencontre à Copenhague, In Le Petit Célinien, mercredi 5 octobre 2011).

 

 

 

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  Ce jeudi 12 juillet 2018, l'Assemblée nationale a supprimé à l'unanimité le mot " race " de l'article 1er de la  Loi fondamentale...

  " Et puis de fil en aiguille, sur le Temps où c'était écrit. Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! " qu'il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. " Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - Elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas ! " que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.
 - Si donc ! qu'il y en a une ! Et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s'en dédit ! Et puis, le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.
 - C'est pas vrai ! La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français.

 - Bardamu, qu'il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal !...
 - T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crèvent nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on n'est pas sage, il serre... "
 (Voyage au bout de la nuit, Folio, 1968, p. 13).

 

 

 

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                  L'âme

  Rien ne peut modifier, atténuer, exalter le ton, la valeur, la joie d'une âme. Propagandes, éducations, violences, intérêt, souffrances, et même le fameux Amour n'atteignent pas l'âme. L'âme s'en fout.
  Le fond d'un homme est immuable. L'âme n'apprend rien, n'oublie rien. Elle n'est pas venue sur la terre pour se faire emmerder. L'âme n'est chaude que de son mystère. Elle y tient. Elle le défend. Elle y tient par-dessus tout, envers et contre tout. La mort qui refroidit tout ne saisit pas toujours l'âme, elle se débrouille.
  L'airain, le platine, le diamant ne sont que flexibles, ductiles, capricieuses, très impressionnables substances comparées à l'âme, à l'effroyable immutabilité d'une âme.
 Rien ne peut l'atteindre. Du premier au dernier souffle la même pauvreté, la même richesse, exactement. Tous les bavardages, toutes les menaces, tous les charmes, tous les subterfuges flanchent, se dissipent devant sa porte, ne pénètrent jamais.
 Rien ne peut l'appauvrir, rien ne peut l'enrichir, ni l'expérience, ni la vie, ni la mort. Elle s'en va comme elle est venue, sans rien nous demander, sans rien nous prendre.
                 L.-F. Céline (L'Ecole des cadavres).

 

 

 

 

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               LETTRES...

 " Notre civilisation est juive - nous sommes tous des sous-juifs. A bas les juifs ne veut rien dire - c'est vive quelque chose ! qu'il faudrait pouvoir - mais vive quoi ? Les Druides ? Hélas oui ! des néo-druides - aussi différents de nous que le furent les premiers chrétiens des païens - il faut des hommes nouveaux - ils ne naîtront qu'après quelques décades de catastrophes sans nom - ils partiront de rien.
 Il faut que nous tombions à rien. Et nous sommes encore loin de rien (...)."
 (Lettre à Maria Le Bannier, Les idées de Céline, Alméras Philippe, p. 294).

 " [...] Je ne voudrais pas te désobliger mais je t'avoue ne point donner de pensées aux problèmes d'au-delà. L'humanité que j'ai soufferte et que je souffre me dégoûte trop, je l'ai trop en haine pour lui désirer autre chose que des asticots, et éternellement. Ces problèmes religieux et métaphysiques naissent de l'oisiveté, du bien-être, de la sécurité. Certaines épreuves vous débarrassent à jamais de ces questions. On communique parfaitement avec l'au-delà par la haine. Pas besoin de diables. L'homme est un démon. L'enfer est ici. Particulièrement en prison. Si tu y avais passé, et tes curés, ces problèmes ne vous turlupineraient plus. La pénitence est mille fois faite. Qui a souffert l'injustice majeure est en état de grâce. Il emmerde et la terre et le ciel, et le bon Dieu avec.

 Tout se simplifie. Il est possible qu'il existe autre chose que le visible, mais la prison est bien visible, elle. Pas besoin de tortiller du cul vers les prières de l'infini. L'enfer est là. On ne fait rien pour y remédier. Si l'humanité crève, ce ne sera pas de communisme ou de manque de prières, ce sera de tartufferies, de fainéantise, d'égoïsme, d'insensibilité. Je ne ferai plus rien pour l'empêcher de disparaître. Elle appartient, à mon gré et pour l'éternité, aux asticots. Amen !...

  A deux pas de moi dans la forêt il existe des menhirs et un petit cirque druidique, comme en Bretagne, au poil ! [...] J'y vais souvent, c'est plus beau que la cathédrale de Milan. Que n'a-t-elle fini là l'humanité ! Trois cent mille ans de souffrance inutile, déjà ! "
 (Lettre au docteur Clément Camus, 7 juin 1948, Ph. Alméras, Les idées de Céline, p. 294). (Ecrits de Paris, octobre 1961, Textes et documents, 3, 1984).

 

 

 

 

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                    LE COMMUNISME LABICHE.

  La Révolution moyenneuse ! Comment l'allez-vous faire belle face ?
 Je décrète salaire national 100 francs par jour maximum et les revenus tout pareillement pour les bourgeois qui restent encore, bribes de rentes, ainsi je n'affame personne en attendant l'ordre nouveau. Personne ne peut gagner plus de 100 balles, dictateur compris, salaire national, la livre nationale. Tout le surplus passe à l'Etat. Cure radicale des jaloux. 100 francs pour le célibataire, 150 pour les ménages, 200 francs avec trois enfants, 25 francs en sus à partir du troisième môme. Le grand salaire maxima : 300 francs par jour pour le Père Gigogne. Ça sera une extrême exception, la moyenne 70-100 balles.
 Forcément y en a qui fument, qui trouvent que c'est pas juste du tout, les ceusses qui gagnent pas leurs cent francs... Pardon ! pardon ! Tout est prévu ! 50 francs salaire minimum, 75 marié, 100 les pères de famille avec trois enfants au moins. J'ai pensé à eux.

 Plus de chômage bien entendu. Comment vous supprimez ça ? Je nationalise les Banques, les mines, les chemins de fer, les assurances, l'Industrie, les grands magasins... C'est tout ? Je kolkozifie l'agriculture à partir de tant d'hectares, les lignes de navigation, je ramasse le blé, les froments, l'élevage des génisses, et les cocottes avec leurs œufs, je trouve du boulot pour tout le monde. Et ceux qui veulent pas travailler ? je les fous en prison, si ils sont malades je les soigne.
 Comme ça y aura plus d'histoires, faut que tout le monde y passe, les poètes je m'en occupe aussi, je leur ferai faire des films amusants, des jolis dessins animés, que ça relèvera le niveau des âmes, il en a besoin. Une fois qu'on est sorti de la tripe, de l'obsession de la boyasse, tous les petits espoirs sont permis.

 Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit-bourgeois, avec le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas, et le jardin de cinq cents mètres, et l'assurance contre tout. Tout le monde petit propriétaire. Le bien Loucheur obligatoire. Toujours les 100 francs maxima, les maridas à 125, les grosses mémères à 150. Ça fera des discussions affreuses, du bignolage à perte d'ouïes, un paradis pour ménagères, on arrêtera plus de jaboter à propos des profiteurs qu'ont des 4 et 5 enfants, mais ça aura plus de conséquences, ça pourra pas soulever les masses des différences de 25 francs.
 Voyons mesquin, voyons médiocre, nous serons sûrs de pas nous tromper. Voyons le malade tel qu'il se trouve, point comme les apôtres l'imaginent, avide de grandes transformations. Il est avide de petit confort.

  Quand il ira mieux ça se verra, on pourra lui faire des projets, des grandes symphonies d'aventures, nous n'en sommes pas là nom de Dieu ! Si on le surpasse il va crever, il va s'écrouler dans son froc, il va débiner en lambeaux, il va se barrer en jujube, il tient déjà plus lerche en l'air... Il est vérolé d'envie comme le bourgeois d'avarice. C'est le même microbe, même tréponème.
 C'est ça qui leur donne des abcès, qui les torture, les grimace. Les opérer tous les deux, ensemble, d'un même bistouri, c'est Providence et charité, c'est la résurrection sociale.
  Ils sont trop laids à regarder, tels quels, convulsant dans leur merde, il faut agir, c'est un devoir, c'est l'honnêteté du chirurgien, une toute simple, fort nette incision, presque pas sanglante, une collection à fleur de peau, archi-mûre... un petit drain... quelques pansements... et puis c'est tout... huit à dix jours...

  Moi j'aime pas les amateurs, les velléitaires. Faut pas entreprendre un boulot ou bien alors il faut le finir, faut pas en laisser en route, que tout le monde se foute de votre gueule... Si on fait la révolution c'est pas pour la faire à moitié, il faut que tout le monde soye content, avec précaution, douceur, mais avec la conscience des choses, qu'on a rien escamoté, qu'on a bien fait tout son possible.
 Quel est l'autre grand rêve du Français ? 99 Français sur 100 ? C'est d'être et de mourir fonctionnaire, avec une retraite assurée, quelque chose de modeste mais de certain, la dignité dans la vie.
 Et pourquoi pas leur faire plaisir ? Moi j'y vois pas d'inconvénient. C'est un idéal communiste, l'indépendance assurée par la dépendance de tout le monde. C'est la fin du " chacun pour soi ", du " tous contre un ", de " l'un contre tous ". Vous dites : Ils fouteront plus grand chose. Oh ! C'est à voir... On en reparlera... Je trouve ça parfaitement légitime que le bonhomme il veuille être tranquille pour la fin de ses jours. C'est normal... et la sécurité de l'emploi... c'est le rêve de chacun.

  Je vois pas ce que ça donne d'être inquiet, j'ai été bien inquiet moi-même, j'en ai t'y mangé de la vache ! Je crois que je suis un champion de la chose, j'ai tout de même ça bien en horreur. Je vois pas à quoi ça peut servir pour le relèvement de la Sociale, la marche agréable du Progrès, de se casser le cul effroyable, d'en chier comme trente-six voleurs, sans fin ni trêve, les consumations par l'angoisse que c'est du crématoire de vie.
  C'est toujours des douillets nantis, des fils bien dotés d'archevêques qui vous parlent des beautés de l'angoisse, je leur en filerai de la voiture, moi ! de la sérieuse voiture à bras, et poil, certificat d'étude ! à l'âge de 12 ans ! je te leur passerai le goût de souffrir !
 (Ecrits polémiques, Les Beaux draps, Edition Huit, août 2017, p. 567).

 


 


 

 

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                                    A ELIE FAURE.

                                                         [Fin mai 1933.]

                     Très cher ami,

  Je crois qu'en effet il ne vaut mieux plus insister auprès des journaux intellectuels. Votre nom semble leur faire peur. Réservons cet article pour Hippocrate et nous nous en trouverons mieux.
  Le mien dans Candide m'a valu des menaces de mort précises ce qui ne me serait pas arrivé dans un journal de droite. J'ai demandé quel était le quotidien le plus lu... C'est tout et mon seul souci, toucher le maximum de lecteurs et à tout prendre je préfère ceux de droite. Ceux de gauche sont si certains de leur vérité marxiste qu'on ne peut rien leur apprendre. Ils sont bien plus fermés qu'à droite. Nul canard ne m'a plus abîmé que Le Populaire au nom de " la valeur et de la dignité humaine " !!!!
  Daudet m'a fort bien compris.
 Le Canard enchaîné ne peut résister à répandre auprès de tous un peu de terreur, en attendant davantage... " On ne contente personne. " Tous ces gens me dégoûtent, pêle-mêle, ils sont avides de pouvoir et non de vérité - Hypocritement ils déguisent l'un en l'autre. Abominable inversion !
  La gauche qu'est-ce que ça veut dire par les temps qui courent ? RIEN - moins que Rien.
  Au fascisme nous allons, nous volons. Qui nous arrête ? Est-ce les quatre douzaines d'agents provocateurs répartis en cinq ou six cliques hurlantes et autophagiques ? Ça une conscience populaire ? Vous rigolez ami ! Je ne vois (et je les connais bien) dans cette sinistre mascarade que de ridicules ou sournois velléitaires dégénérés de tous les idéals, dont la trahison elle-même ne veut plus rien dire. Il ne faut plus commettre les fautes de 71. Crever pour le peuple oui - quand on voudra - où on voudra, mais pas pour cette tourbe haineuse, mesquine, pluridivisée, inconsciente, vaine, patriotarde alcoolique et fainéante mentalement jusqu'au délire. Le mur des fédérés doit être un exemple non de ce qu'il faut faire mais de ce qu'il ne FAUT PLUS FAIRE. Assez de sacrifices vains, de siècles de prison, de martyrs gratuits. Ce n'est plus du sublime, c'est du masochisme.
  Regardez ce qui se passe en Allemagne - Une déliquescence générale de la gauche. En France, Napoléon et 10 minutes...
 Il n'y a personne à gauche voilà la vérité. La pensée socialiste, le PLAISIR socialiste n'est pas né. On parle de lui, c'est tout.
 S'il y avait un plaisir de gauche il y aurait un corps . Si nous devenons fascistes, tant pis. Ce peuple l'aura voulu. IL LE VEUT. Il aime la trique.
 Je ne suis pas aigri. Je suis lucide. Tous ces agités socialisants se trémoussent dans le vide à moins que roublards (la majorité) ils ne cherchent en vous que de nouvelles idées pour repeindre leur devanture. Je les connais, ami, je les connais bien et je les méprise encore plus que je les connais. Ils pourvoiraient n'importe quelle tuerie pour obtenir 20 voix de plus. Ah ! les putrides histrions ! Il se peut qu'ils jouent un rôle mais ce doit être celui de l'asticot sur le cadavre du capital. Utile certes, indispensable, mais dans la partie la plus hideuse du cadavre
  Nous sommes tous en fait absolument dépendants de notre Société. C'est elle qui décide notre destin. Pourrie, agonisante est la nôtre. J'aime mieux ma pourriture à moi, mes ferments à moi que ceux de tel ou tel communiste. Je me trouve orgueilleusement plus subtil, plus corrodant. Hâter cette décomposition voici l'œuvre. Et qu'on n'en parle plus ! Parade de morts. Qu'importe après tout la guitare ou le tympanon.
  Les individus délabrés, sanieux qui prétendent rénover par leur plume notre époque irrémédiablement close, me dégoûtent et me fatiguent. Le pus leur sort par tous les orifices et les voici qui ne parlent que du printemps prochain ! Nous ne sommes pas faits pour sentir ces choses-là ! A nous la mort camarade ! Individuelle !
     Bien affectueusement

                                                                                                                         L F Destouches

 (Lettres, Gallimard, Pléiade, 33-54, p. 373, 2009).

 

 

 

 

 

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                 LES 35 HEURES... (avant Martine Aubry).

  Je vois venir les " jeunes redresseurs "... comme ci... comme ça bureaucrates, pleins de virulence et d'entregent, prêchi-prêcheurs... pleins de bonne foi, de pétulance... Qu'ils ont du Travail plein la gueule, et du flan aussi... Le Travail-salut ! le Travail-fétiche ! Travail-panacée-des-tordus ! Le Travail-remède de la France ! Travail toutes les sauces !... Les masses au Travail ! bordel foutre ! Les pères au travail ! Dieu au travail ! L'Europe au travail ! Le Bagne pour tous ! Les fils au travail ! Mémères au boulot ! Faut que ça fume ! La grande ivresse des emmerdeurs ! L'intention est excellente... mais faut penser aux " pas abstraits ", à ceux qui vont trimer la chose... ceux qui sont pas dans les bureaux en train de se griser de statistiques, d'épures prometteuses... Ceux qui vont les exécuter les hauts projets miroboliques, qui vont se farcir les mornes tâches au fond des abîmes de charbon... qui vont s'ahurir à la mort autour des chignolles tréfileuses dans le bacchanal âcre des fabriques, toute la vie dans le relent d'huile chaude. C'est pas marrant le tangible...

 Pardon !... Pardon !... faut réfléchir !... faut se demander où ça nous mène ?... si tout ça c'est pas de l'imposture, une façon de se débarrasser... On dit que la machine rend méchant... le contraire serait une rude surprise. C'est anti -humain au possible  de foutre comme ça dans les rivets, les générations montantes, les mitoyennes, les fléchissantes, dans les enfers de quincaille pendant des jours, des années, toute la vie... sans issue probable... sans musique... l'hôpital à la fin de vos jours.
 Qui va là-dedans pour son plaisir ? Sûrement pas nos chers visionnaires, nos gentils ardents redresseurs, tout épargnés par leur culture, leur bel acquit, leur position. L'usine c'est un mal comme les chiots, c'est pas plus beau, pas moins utile, c'est une triste nécessité de la condition matérielle.

  Entendu, ne chichitons pas, acceptons vaillamment l'usine, mais pour dire que c'est rigolo, que c'est des hautes heures qu'on y passe, que c'est le bonheur d'être ouvrier, alors pardon ! l'abject abus ! l'imposture ! l'outrant culot ! l'assassinat désinvolte ! Ça vaut d'appeler les chiots un trône, c'est le même genre d'esprit, de l'abus sale.
 Bien sûr on peut pas supprimer, l'usine dès lors étant admise, combien d'heures faut-il y passer dans votre baratin tourbillant pour que le boulot soye accompli ? toutes les goupilles dans leurs trous, que vous emmerdiez plus personne ? et que le tâcheron pourtant crève pas, que ça tourne pas à sa torture, au broye-bonhomme, au vide-moelle ?...

  Ah ! C'est la question si ardue... toute délicate au possible. S'il m'est permis de risquer un mot d'expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années, un peu partout sous les latitudes, il me semble à tout bien peser que 35 heures c'est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique.
 Y a pas que le vacarme des machines, partout où sévit la contrainte c'est du kif au même, entreprises, bureaux, magasins, la jacasserie des clientes c'est aussi casse-crâne écœurant qu'une essoreuse-broyeuse à bennes, partout où on obnubile l'homme pour en faire un aide-matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c'est l'Enfer qui commence, 35 heures c'est déjà joli. La preuve c'est qu'on voit pas beaucoup des jeunes effrénés volontaires s'offrir à la conduite des tours, des fraiseuses racleuses chez Citron ou chez Robert Co, pas plus que de commis éperdus mourant d'adonner leur jeunesse à l'étalage de chez Potin. Ça n'existe pas. L'instinct les détourne.

 Attention à forcer l'instinct ! C'est ça qui nous rend impossible ! Malheureux indurés canailles, qu'on sait plus par quel bout nous prendre, culs-de-jatte sur tabourets d'horreurs, chevillés aux cent mille chignolles, tordus complotiques à binocles, myopes de régularité, monotones à dégueuler. Taupes de jour.
 Il faudrait apprendre à danser. La France est demeurée heureuse jusqu'au rigodon. On dansera jamais en usine, on chantera plus jamais non plus. Si on chante plus on trépasse, on cesse de faire des enfants, on s'enferme au cinéma pour oublier qu'on existe, on se met en caveau d'illusions, tout noir, qu'est déjà de la mort, avec des fantômes plein l'écran, on est déjà bien sages crounis, ratatinés dans les fauteuils, on achète son petit permis avant de pénétrer, son permis de renoncer à tout, à la porte, décédés sournois, de s'avachir en fosse commune, capitonnée, féerique, moite.
 (Les Beaux draps, Ecrits polémiques, Ed. Huit, août 2017, p. 571).

 

 

 

 

 

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                    PROPOS D'ERIC MAZET.

 - Selon vous, Céline , anar ou facho ?

 Céline n'avait confiance en aucun régime politique pour soulager la misère humaine. Fasciste, comment pouvait-il l'être, lui qui ne croyait pas en l'homme, c'est-à-dire en l'homme idéalisé par Rousseau ? Céline est l'héritier de La Rochefoucauld, de La Fontaine, des grands sceptiques, ou des grands pessimistes comme Maupassant ou Schopenhauer. Depuis la guerre, il ne croit plus aux hommes, à ce qu'ils disent. 
  En 1916, dans une lettre à Simone Saintu, il confie : " Ne croyez pas que je professe une haine quelconque pour mes semblables, j'aime au contraire les voir, les entendre, mais je fais mon possible pour échapper à leur emprise. " Changera-t-il de caractère ? On l'imagine mal admirer sincèrement un " guide " ou un " chef ".

  Ses idées sur l'éducation des enfants vont à l'encontre de l'embrigadement. On a même parlé d'un Céline soixante-huitard. " Nous sommes recouverts d'immondices civilisés ", écrit-il en 1933 à Evelyne Pollet. Anarchiste alors ? Comme Jules Vallès qu'il admirait ? Communard ? Comme Lucien Descaves, dédicataire de Mort à crédit ? Céline aimait l'ordre et la paix, se méfiait trop de toute association, pour être un militant anarchiste de gauche. Anarchiste de droite par individualisme ? Mais c'est oublier son idéal de " communisme Labiche ", sa compassion pour les malades et les pauvres. Anarchiste rêvant à un ordre idéal, comme beaucoup d'anarchistes... Donc irrécupérable.

 - Collabo ou salaud ?

 Ni l'un ni l'autre, à mon avis. Il faut partir de son voyage à Leningrad en 1936 où il découvre un régime politique carcéral et tortionnaire, matérialiste, un pays où les fonctionnaires sont des policiers, où la liberté d'expression poétique ou artistique est interdite. La petite musique individuelle est condamnée. En ce sens Bagatelles est la suite de Mea culpa. Sa hantise de voir déferler les armées soviétiques sur la France lui fit concevoir les armées hitlériennes comme un rempart contre une invasion asiatique.
  Il imagine une longue guerre entre Hitler et Staline qui préserverait la France du conflit. On peut lui reprocher de ne pas s'être soucié du sort des juifs allemands. Mais à l'époque, ni les Américains, ni les Soviétiques ne s'en souciaient, et ils refusaient d'accueillir les émigrés juifs.

  La guerre et la défaite de 1940, Céline les vécut très mal. Au point d'en avoir " l'aiguillette nouée ", comme il l'écrira à Edith Follet. Les Beaux draps ne sont pas écrits à la gloire du vainqueur. C'est le constat amer d'un naufragé, au creux de la vague, qui espère malgré tout regagner un port. Céline est bien sûr aveuglé par son antisémitisme, et ne voit pas les horreurs de son temps.
  Collabo ? Avec qui ? Pas avec le régime de Vichy qu'il méprise totalement. Avec les marionnettes de la zone occupée ? Il est tenté d'entrer en action. Le 10 décembre 1941, il demande à Lestandi, directeur du Pilori, de convoquer les vedettes de la Collaboration pour connaître leurs projets. Très vite, le pessimisme le reprend quant à l'avenir de la France, et très tôt il prédit la défaite allemande. Il se réfugie dans un excès qui déroute même les ultras. On demande des articles au " prophète ", il envoie des lettres fanatiques, certaines sont censurées. Deux ou trois fois, il prend la parole, ses propos déroutent, et c'est peu en quatre ans.
  On peut évidemment lui reprocher de n'avoir su se taire. On peut lui reprocher d'avoir fréquenté quelques " infréquentables ", d'avoir gagné de l'argent avec les rééditions des pamphlets, mais il n'est pas le collaborateur tel qu'on le définit. La seule fonction officielle qu'il a occupée est celle de médecin à Sigmaringen, poste qu'il a accepté dans le but unique de gagner le Danemark.

  Salaud ? Je m'en tiendrai à la lettre du colonel Rémy, bras droit de De Gaulle, agent secret de la France libre, adressée à Henri Mahé le 24 juillet 1949 : " Je suis content que vous ayez vu Céline. Vous connaissez mon opinion sur le sort qui lui est fait alors que tant de petits saligauds ou de petits opportunistes se promènent en liberté ou tiennent même le haut du pavé. Il est des cas où l'injustice honore ceux qui en souffrent, si d'autres en profitent. "
  Pour Rémy, était un salaud celui qui avait dénoncé. Est-ce le cas de Céline ? On a fait accroire qu'il avait dénoncé Desnos en 1941, lequel écrivait librement dans la presse de Vichy, et sera arrêté en 1944. Est-il besoin de charger la barque ? Céline avait des amis dont il n'ignorait pas l'engagement dans la Résistance : Mourlet, Tuset, Chamfleury, Arzel, qui lui conservé leur amitié. On accuse Céline d'avoir dénoncé comme juif le docteur Hogarth, médecin-chef du dispensaire de Bezons. Ce n'est pas clair. D'origine haïtienne, non naturalisé français en 1940, le docteur Hogarth est visé par la loi du 16 août 1940 interdisant la médecine aux praticiens étrangers.

   Le 29 octobre 1940, le docteur Destouches pose sa candidature pour ce poste, envoie un curriculum vitae, y joint une lettre de sa main écrite à la troisième personne, qui peut être une copie : " Le poste de médecin du Dispensaire Municipal de Bezons (Seine-et-Oise) est actuellement occupé par un médecin étranger juif non naturalisé. En vertu des récents décrets, ce médecin doit être licencié. Le Dr Destouches présente sa candidature à ce poste. Le docteur Destouches a pratiqué depuis 1924 dans des dispensaires municipaux de Banlieue. Il est pleinement qualifié pour ce poste. " Odieux bien sûr ! même si le poste était déjà vacant. Impardonnable s'il ne l'était pas. Mais, en regard des dates, cette histoire de dénonciation n'est pas claire. Céline est nommé le 21 novembre 1940 au Dispensaire de Bezons. Qu'est devenu le Docteur Hogarth ? Après guerre, on le croise dans les rues de Bezons. Pendant la guerre, le docteur Destouches entretient d'excellentes relations avec Madame Hogarth, elle-même médecin au dispensaire jusqu'en février 1942, date à laquelle elle part en Algérie pour une " mission anthropologique " dans le cadre de la Sécurité sociale.
  Décidemment, avec Céline, rien n'est clair. Il y a encore des zones d'obscurité. Doit-on s'attendre au pire ?
 (Joseph Vebret, Céline l'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.151)

 

 

 

 

 

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          Y A PAS DE BONHEUR DANS L'EXISTENCE.
 

 A l'occasion d'un voyage en URSS, au cours de l'été 1936, Céline ne voit dans le régime qu'une dictature sanglante, asservissant un peuple réduit à la misère.

 
Le communisme matérialiste, c'est la Matière avant tout et quand il s'agit de matière c'est jamais le meilleur qui triomphe, c'est toujours le plus cynique, le plus rusé, le plus brutal. Regardez donc dans cette URSS comme le pèze s'est vite requinqué ! Comme l'argent a retrouvé tout de suite toute sa tyrannie ! et au cube encore ! Pourvu qu'on le flatte Popu prend tout ! avale tout ! Il est devenu là-bas hideux de prétention, de suffisance, à mesure qu'on le faisait descendre plus profond dans la mouscaille, qu'on l'isolait d'avantage ! C'est ça l'effrayant phénomène.
  Et plus il se rend malheureux, plus il devient crâneur ! Depuis la fin des croyances, les chefs exaltent tous ses défauts, tous ses sadismes, et le tiennent plus que par ses vices : la vanité, l'ambition, la guerre, la Mort en un mot. Le truc est joliment précieux ! Ils ont repris tout ça au décuple ! On le fait crever par la misère, par son amour-propre aussi ! Vanité d'abord ! La prétention tue comme le reste ! Mieux que le reste !

  La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c'est qu'elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d'étourdir, elles cherchaient pas l'électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l'Homme au berceau et lui cassaient le morceau d'autor. Elles le rencardaient sans ambages : " Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu'une ordure... De naissance tu n'est que merde... Est-ce que tu m'entends ?... C'est l'évidence même, c'est le principe de tout ! Cependant, peut-être... peut-être... en y regardant de tout près... que t'as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d'être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable... C'est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité... La vie, vache, n'est qu'une âpre épreuve ! T'essouffle pas ! Cherche pas midi à quatorze heures ! Sauve ton âme c'est déjà joli !
  Peut-être qu'à la fin du calvaire, si t'es extrêmement régulier, un héros, " de fermer ta gueule ", tu claboteras dans les principes... Mais c'est pas certain... un petit poil moins putride à la crevaison qu'en naissant... et quand tu verseras dans la nuit plus respirable qu'à l'aurore... Mais te monte pas la bourriche ! C'est bien tout !... Fais gaffe ! Spécule pas sur les grandes choses ! Pour un étron c'est le maximum... "

 Ça ! c'était sérieusement causé ! Par des vrais pères de l'Eglise ! Qui connaissaient leur ustensile ! qui se miroitaient pas d'illusions ! La grande prétention au bonheur, voilà l'énorme imposture ! C'est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables ! Y a pas de bonheur dans l'existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois...
 (Mea culpa, Denoël et Steele, Gallimard, 1936).


 

 

 

 

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            L'ANTIINTELLECTUALISME.

  Si Drieu se met en garde contre les excès de l'intellectualisme, nous trouvons chez Céline une attitude encore plus violemment antiintellectualiste et antiscientifique. Le jeune docteur Destouches croit que le savoir synthétique, intuitif, poétique l'emporte en médecine sur l'esprit d'analyse et sur les méthodes expérimentales. C'est déjà un visionnaire que ce jeune docteur : " Nous avions pressenti, par d'autres vies médicales, que ces élévations sublimes vers les grandes vérités précises procédaient presque uniquement d'un enthousiasme bien plus poétique que la rigueur des méthodes expérimentales qu'on veut en général leur donner comme unique genèse ".
  Le même docteur se moque volontiers des doctrines médicales. Nous trouvons cette méfiance à l'égard de la science chez Bardamu dans L'Eglise : " La science, voyez-vous, madame, c'est pas si brillant qu'on le dit ; j'en suis bien revenu... "

  Ce refus du scientisme s'accorde au culte de la vie instinctive, animale et tragique de l'écrivain. Quand Bardamu se rit du naïf Darling, ce pédant ne comprend pas sa plaisanterie : " Je vous comprend difficilement ; vous n'êtes pas scientifique. "
 Une certaine ironie à l'égard du caractère alexandrin de notre culture se révèle parfois dans le vocabulaire célinien : " ... génétiste, anatomiste, gymnasiste, pathologiste, comparatiste. Une page arrachée, d'une main, du Larousse, et à l'envers de tout votre corps votre visage dans l'entrefesse : comparaison ".
  Cet antiscientisme fait partie de la critique générale de la culture moderne. Si Monsieur Yudenzweck déplaît à Bardamu ; c'est qu'avec sa paperasserie et son administration bureaucratique, il provoque des discussions interminables qui ne résolvent rien. C'est cette mentalité de réflexion inactive et de domination sournoise propre aux faux intellectuels que dénigre Céline dans sa critique de la S.D.N. Il s'oppose à cette fuite vers la théorie.

  Céline rejette les " intellectuels " qu'il s'agisse de Princhard du " Voyage " ou des " intellectuels modernes ". Dans " L'Ecole des cadavres ", il rejoint l'activisme de Mussolini et des autres écrivains tentés par les mouvements fascistes en critiquant le caractère culturel et littéraire de l'action de Maurras : " Le latinisme je peux pas le souffrir, mais je conçois qu'on l'adore. Sunt verba et voces, praetereaque nihil... (...) Le latinisme est un lieu lycéen, un lieu de narcissisme académique, de mutuelle admiration pour brillants lauréats de Concours général ". Il raille le pédantisme de Maurras : " Il ne peut pas quitter le lycée (...) C'est un lycéen enragé ". On voit que la réaction de Céline est plus radicale que celle de Pound ou de Drieu.

 Cet antiintellectualisme domine également ses vues sur l'art. C'est l'excès intellectualiste d'une culture supercivilisée, le caractère alexandrin et théorique de notre civilisation que Céline critique dans ses pamphlets : " Les versions latines, le culte des Grecs, les balivernes prétentieuses et tendancieuses, enjuivées des Alain, des Pluribendas... auront toujours raison dans l'esprit du bachelier contre l'expérience directe, les émotions directes dont la vie simple et vécue directement abonde. L'art moderne se tient à l'écart de la vie. Céline se voit champion de la culture moderne, à condition de se rendre aux tendances " académiques " : " Je m'en allais circonlocutant (...) dialecticulant... elliptique, fragilement réticent, inerte, lycée, moule, élégant comme toutes les belles merdes, les académies Francongourts et les fistules des Annales ".

  Il faut prendre au sérieux l'esthétique et la critique de la culture que nous donne Céline dans les " Entretiens avec le professeur Y " : ces idées sont l'aboutissement naturel des pensées antérieures, à savoir une aversion très nette pour les intellectuels universitaires et pour le monde moderne, étouffé par son intellectualisme et son esprit d'analyse, une condamnation sévère de la littérature moderne qui a perdu tout contact avec l'émotion directe et avec la vie. Céline doute de la profondeur intellectuelle des auteurs à la mode : " ... je suis hostile... j'ai pas d'idées moi, aucune, et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées. Les bibliothèques en sont pleines, et les terrasses des cafés... tous les impuissants regorgent d'idées... et les philosophes... c'est leur industrie, les idées." Ne pas avoir " d'idées ", c'est la philosophie de Céline.

  Quand Céline critique l'art de Sartre, c'est le côté théorique, didactique, " lycéen " qui lui déplaît. Bien que nous n'ayons pas ici à analyser le style de Céline, signalons cependant que ce style, lui-même, est une réaction contre " l'intellectualisme ". Céline veut, à tout prix, se montrer différent des intellectuels de son époque, car il les méprise, Céline a recours à la langue populaire et à l'argot parce qu'il croit que la langue littéraire est devenue trop abstraite, trop intellectualiste, trop académique. Les ressources du langage académique lui paraissent taries : c'est pour cela qu'il puise dans le langage concret, imagé, populaire, loin des règles, des conventions, des grammairiens et des professeurs. C'est là qu'il croit retrouver l'émotion directe et subjective et éviter la contamination d'un intellectualisme coupé du réel.

         L'ANTICHRISTIANISME.

  Malgré le courant radicalement irrationnel de sa pensée, malgré les éléments presque chrétiens de sa morale, Céline reste, du moins dans son œuvre, assez indifférent à la religion chrétienne. L'absurdité du monde qu'il nous dépeint est la preuve que Dieu n'existe pas. La confiance chrétienne dans une Providence qui dirige la destinée des hommes est tournée en ridicule par Bardamu : " Sous le couperet, ma mère m'aurait grondé pour avoir oublier mon foulard. Elle n'en ratait jamais une ma mère pour essayer de me faire croire que le monde est bénin et qu'elle avait bien fait de me concevoir. C'est le grand subterfuge de l'incurie maternelle, cette Providence supposée. "
  Bardamu attaque violemment la sainteté de Jésus Christ. La critique passionnée de l'hypocrisie humaine dans " Voyage " porte aussi contre un " chrétien " tel que Protiste. C'est l'égoïsme foncier de l'homme qui rend impossible l'idéal chrétien : " D'après son idée à lui, on était tous les humains dans une espèce de salle d'attente d'éternité sur la terre avec les numéros. Le sien numéro excellent bien sûr et pour le Paradis. Du reste, il s'en foutait ". Dans " Mort à crédit " comme dans " Voyage " le hasard aveugle et brutal dirige l'homme et le monde. Ferdinand résume ainsi la pensée de l'écrivain : " ... Le Destin bouffe des prières comme le crapaud bouffe des mouches... "

  Ce désespoir devient presque de la colère contre l'injustice des forces soi-disant divines : " Il règne sur toute cette Europe un sale fatalisme de boucherie, une dévotion très prostrée devant toutes les tueries possibles, infiniment répugnantes, à en dégoûter Dieu le Père, s'il n'était de par lui-même Jean-Foutre si dégueulasse ".
  Cette révolte s'aggrave dans les romans d'après-guerre. L'absurdité et la cruauté de la vie y témoignent encore de l'inexistence de Dieu. Ainsi la description d'un bombardement : " ... ils ont été brûlés de partout. Surgit un bébé tout sur l'avant d'un camion en flammes. Il est rôti, tout cuit à point... Bon Dieu... Bon Dieu ! Merde ! C'est pas juste... C'est le père en sueur qu'est à côté... "
  La confiance humaine dans la Providence surhumaine est bafouée par l'écrivain qui écrit le mot " ciel " avec une majuscule, à propos des situations les plus cruelles. Dans " Normance " c'est aussi la brutalité de la guerre et des destructions qui mettent en question l'existence du Bon Dieu.
  Céline pense parfois à la " mort de Dieu " comme philosophe de l'histoire. Comme les autres écrivains tentés par le fascisme, il signale le danger culturel qui résulte de l'absence de la foi. Dans " Hommage à Zola " le caractère radicalement athée de notre civilisation est une des raisons de son désespoir culturel, car il sait que le besoin mystique sera bientôt capté par les religions terrestres, c'est-à-dire, par les politiciens. Or, ces religions modernes ne peuvent satisfaire la soif d'absolu des hommes. Après en avoir fait l'expérience lui-même, il s'exclame dans " Féerie pour une autre fois " : " Repaganisée sans idoles, que c'est amer ".
  L'athéisme de l'écrivain se prolonge jusqu'aux derniers romans : sa pensée reste la même. Dans " Normance ", Céline dit : " Je vous prouverai l'existence de Dieu à l'envers... " Cet athéisme cadre bien avec son immoralisme.  
  (Tarmo Kunnas, Drieu La Rochelle, Céline Brasillach et la tentation fasciste, thèse de doctorat d'Etat présentée à la Faculté des Lettres de l'Université d'Helsinki, Les Sept Couleurs, 1972).

   

 

 

 

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            POUR AVOIR LE NOBEL.

  Je vois cette petite Esther Loyola, le monde entier à ses genoux, l'implorant, la suppliant, qu'elle daigne aller s'allonger dans une Sainte-Chapelle... qu'Hollywood à coups de milliards fera le reste, trente-cinq " superproductions "...
  L'affaire des mansardes, poursuites sur les toits, flics partout, nous avons éprouvés aussi... certes ! mais que ça ne nous a rien rapporté ! crédié là non ! non !... ni Sainte-Chapelle, ni contrats d'or...
  Mes frères de race sont gens de maison... Esther est de ceux qui donnent les ordres... ce qu'on aurait dû me dire au berceau : " môme, tu es de la race des larbins, tiens-toi modeste et très rampant, surtout ne va jamais t'occuper de ce qui se passe à la table des maîtres ! " je me serais bien planqué en 14, j'aurais pas ouvert mon clapet... que pour des oui ! oui ! oui !...
 

  En 40, je me serais sauvé avec les autres, et " rengagé " dans les " héros "... Une fois la culbute réussie et les historiens bien en place... j'oubliais pas tous les quinze jours d'envoyer mon très bel article... " Ah, petite Esther Loyola ! " j'avais le Nobel, je devenais riche, tout le monde m'adorait et Mauriac, Cousteau, Rivarol et Vichy-Brisson... " ah qu'on est fier d'avoir en France un tel adorateur d'Esther ! "... mes pauvres parents ne m'ont pas prévenu quand il était temps, au berceau, à Courbevoie, Rampe du Pont...
  " Tétard ! pas un mot de certaines choses, jamais ! "
 Je serais foutu le camp avec tout le monde, les autres gens de maison, et j'aurais gueulé avec eux, vingt ans plus tard, que tout s'était passé admirable !... de plein droit alors, un ministère, le Nobel et l'Académie...

  Je n'insiste pas !... bien des personnes, même assez patientes, m'ont fait dire que je rabâchais... donc assez pleuré !... vite, notre Figaro ! les nouvelles de Genève, de cette conférence pré-atomique... les nouvelles très encourageantes, revigorantes, qui nous donnent bien la certitude de passer des vacances parfaites !
 " Dis-moi ce qu'ils ont bu et mangé ? "
 Le Figaro-Vichy nous l'apprend, littéraire et immobilier, société fermière réunie...
   
   Enfin pourra se poursuivre la conversation qui a eu lieu aujourd'hui entre M. Gromyko et M. Couve de Murville au cours d'un déjeuner offert par le délégué soviétique. Le repas s'est prolongé pendant une heure et demie. La chère était bonne, il y avait au menu : caviar, vol-au-vent, truite au champagne, côte de veau, fruits rafraîchis. Le tout arrosé de vodka, de vin de Géorgie et de champagne de Crimée. La conversation aurait été " banale " dit-on officiellement. L'atmosphère aurait été cordiale et détendue.

 Vous pouvez penser que ces messieurs, tels gourmets, menus mémorables, se font téléviser dégustant, et que leurs peuples en prennent de la graine, partent à la mer, à la montagne, très rassérénés... la foi !... l'essentiel ! confiance ! confiance et oubli !... ce qu'ils ont si bien mangé à Genève, déjà digéré, évacué !...
 Je donne pas dix ans pour que les jeunes prennent Pétain pour une épicerie... " Colombey-les-Deux " pour un sale jeu de mots... Verdun pour un genre de pastis... " confiance, vacances, oubli... " allez voir dire à Billancourt qu'ils furent un petit peu bombardés ?... on vous prendra pour un malade !... allez trouver la moindre plaque, le plus dissimulé bouquet !...
   " Un tel ?... Une telle ?...
   - Ils n'avaient qu'à se mettre à l'abri ! Vous vos questions, n'y revenez pas !... déjà un drôle de " collabo " le soi-disant victime d' R.A.F. ! traînard exprès, par les rues !... "
 Sûrement ce loustic touchait quelque part !... ce soi-disant victime !... quel guichet ?... y en a qui savent... nous en reparlerons...
  (Nord, Folio, Gallimard, 1976, p.315).


 

 

 

 

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                TARNOPOL-SUR-DON.

   Je vais pas donner dans le macabre, loufiats, croquemorts, etc, non !... je vous parlais de la fosse commune... pas celle d'ici... plus loin... à Thiais !... plus loin encore... mais moi parti ?... Lili ?... les chats... les chiens... je vois pas du tout Lili se défendre... elle est pas faite pour... ce déferlement !... vous parlez !... une de ces ruées " d'ayants droit " !... amis, parents, escrocs, huissiers, voraces tout poils !... oh nous connaissons !... oui ! certes !... tous les pillages !... ici ! là !... ailleurs !... partout ! mais Lili seule ?...
 " Il s'est foutu tout le monde à dos !... on l'a pas assez saccagé ce raciste indigne !... dépeçons sa veuve !... "

  Je regimbe un petit peu ?... pas du tout !... mes idées racistes sont pour rien ! Tartuffes !... belle qu'elle existe plus la race blanche !... regardez Ben Youssef !... Mauriac ! Monnerville ! Jacob !... demain Coty !... pas de quoi fouetter un chat !... c'est le Voyage qui m'a fait tout le tort... mes pires haineux acharnés sont venus du Voyage... Personne m'a pardonné le Voyage... depuis le Voyage mon compte est bon !... encore je me serais appelé Vlazine... Vlazine Progrogrof... je serais né à Tarnopol-sur-Don... mais Courbevoie Seine !... Tarnopol-sur-Don j'aurais le Nobel depuis belle !... mais moi d'ici, même pas séphardim !... on ne sait où me foutre !... m'effacer mieux !... honte de honte !... quelle oubliette ? quels rats supplier ? La Vrounze  aux Vrounzais !...

 Naturalisé mongol... ou fellagah comme Mauriac, je roulerais auto tout me serait permis, en tout et pour tout... j'aurais la vieillesse assurée... mignotée... chouchoutée, je vous jure !... quel train de maison ! je pontifierais d'haut de ma colline... je donnerais d'énormes leçons de Vertu, de jusqu'auboutisme tonnerre de Dieu ! la mystique !... je me ferais tout le temps téléviser, on verrait mon icône partout !... l'adulation de toutes les Sorbonnes !... la vieillesse ivresse ! je serais né à Tarnopol-sur-Don, je ferais moyenne deux cents sacs par mois rien que du Voyagski ! Altman viendra pas me réfuter ! ni Triolette, ni Larangon !... Que je cause... que je m'y mette... on verra !

 Mais n'est-ce pas Courbevoie-sur-Seine, on me passe rien, on me passera jamais rien !... le seul résistant de l'endroit ! oh ! merde ! oh ! terreur !... la preuve ?... la preuve ? vous me trouverez pas dans le Dictionnaire... ni aux médecins-écrivains... ni chez la mercière... nulle part !... de même dans l' " Illustris-Brottin "... la " Revue Ponctuelle d'Emmerderie ! "... non ! et non !... Norbert Loukoum aurait voulu m'y faire passer mais tout à l'envers !... son idée !... le texte, les mots, les pages, tout sens dessus dessous !... j'ai résisté ! je l'ai traité de fiote, enculdosse, et plus ! qu'il avait la bouche incestueuse, etc... tout sadiste-mords-moi... on s'est séparé sur ces mots !... " ma Revue Crottière " vous est fermée ! " ce que j'attendais ! ah ! l'Emmerderie !... à d'autres ! d'autres façons d'attraper les nouilles !... d'autres cordes à mon arc ! Hippocrate à moi !... certes, les malades se font rares... je vous l'ai dit... mais on peut jamais se flatter de n'avoir plus aucun malade... chiropractes, guérisseurs, bonnes sœurs, masseurs, en laissent tout de même s'échapper... oh ! pas de quoi payer ma " patente "... ni la dîme à l'Ordre, ni mon assurance-décès... ni régler le plombier... ni me payer la Presse-Médicale... vous dire l'économie que nous sommes ! là !... là ! même les plus économiquement faibles sont des espèces de gaspilleurs si je me compare...
  (Dun château l'autre, Poche, 1968, p.76).


 

 

 

 

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      UNE LETTRE INEDITE AU CAPITAINE SÉZILLE.

 Dans cette lettre non datée et qui apparemment répond à une sollicitation de l'écrivain, Céline écrit au Capitaine Sézille, secrétaire général de l'exposition " Le Juif et la France ", qui s'était ouverte le 5 septembre 1941 au Palais Berlitz, boulevard des Italiens :

     Mon cher Capitaine,

 Je suis très touché par ce témoignage d'estime et d'amitié mais je sais qu'aucun travail sérieux (tout au contraire) n'est décidé en haut lieu. Je me refuse obstinément, impeccablement, à être jamais le Jean foutre, le pitre de personne. Je ne marche pas, avec ou sans étoile - Je ne suis pas trompable, amusable. - Ces affaires là sont beaucoup trop graves pour être traitées bravaches, sur estrades.
  Si on les traite ainsi, c'est pour les rendre ridicules. Je vois mal les décisions du Soviet suprême ou des Kabals se débattant en plein vent devant 3000 ivrognes à Magic City.
 Non Sézille non - un autre jour, une autre fois - dans un autre monde, mais le bouffon de personne !

   A vous bien amicalement

      LF Céline

 
  Cette lettre reflète bien la personnalité de Céline, jaloux de sa liberté et refusant d'être instrumentalisé dans une manifestation publique. Mais quand et à quelle occasion a-t-elle été écrite ?
  Jusqu'à présent, seules deux lettres à Sézille ont été recensées. La première est du 21 octobre 1941, dans laquelle Céline lui écrit qu'il a été " frappé et un peu peiné ", en visitant son exposition, " de voir qu'à la librairie ni Bagatelles ni l'Ecole ne figurent, alors que l'on y favorise une nuée de petits salsifis, avortons forcés de la 14e heure, cheveux sur la soupe. " Sézille lui répond trois jours après qu'il est lui-même " navré profondément de n'avoir pu, malgré toutes nos recherches chez les éditeurs, nous procurer les ouvrages dont vous me parlez ", mais que " nous avons déjà eu en vente , dans notre librairie, un grand nombre de Beaux Draps et de Mea Culpa, et que ces ouvrages continuent à nous être demandés journellement. "

 La seconde est du 10 décembre 1941, pour féliciter Sézille de son action " menée avec grand courage et beaucoup d'adresse ". Cette lettre fait preuve de beaucoup de pessimisme : " L'ennemi occupe tous les forts, toutes les crêtes, tous les défilés - toutes les intelligences... toutes les banques... nous sommes à découvert, suspects à tous, peu nombreux, divisés, demain peut-être désarmés... "
 Dans la lettre que nous publions, Céline répond négativement à une proposition que lui a probablement faite Sézille de parler à " Magic Circus ", une salle située sur l'emplacement de l'ancien parc d'attractions du même nom, qui pouvait contenir jusqu'à 3000 personnes. Cette salle, où était organisé avant la guerre le grand bal travesti de la Mi-Carême, phare des nuits homosexuelles à Paris, fut réquisitionnée par les Allemands avant de faire place aux studios de télévision des occupants.

  Il se peut que Sézille ait demandé à Céline de parler à la manifestation organisée le 3 mai 1942 par Je suis partout, journal avec lequel il avait des liens très étroits. Y participèrent, entre autres, Alain Laubreaux, Pierre-Antoine Cousteau, Charles Lesca, Georges Blond, Robert Brasillach et Maurice Bardèche. Le thème de la conférence était, selon Le Matin dans son compte rendu du lendemain : Nous ne sommes pas des convertis. L'article précisait : " M. Brasillach a résumé l'opinion des conférenciers en rappelant qu'ils avaient toujours pris dans leurs écrits et dans leurs discours une position nettement antijuive et antimaçonnique. "

  La réaction de Céline face à cette tentative d'embrigadement prouve une fois de plus que son action politique durant l'occupation allemande n'était menée qu'à titre personnel et qu'il refusait toute " collaboration ".
 (Claude Haenggli, BC n°375, juin 2015).


 

 

 

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                                                                                        A JEAN PAULHAN
                                                                                                                   Le 15 avril 1948.

                  Mon cher Paulhan

  Bravo, très bravo pour cette brave note pleine d'esprit et bardée de courage (1).
 Mais la méprise  essentielle subsiste ou plutôt l'équivoque entretenue à dessein par mes ennemis, mes chacals. Lorsque j'attaquais les Juifs. Lorsque j'écrivais Bagat, pour un massacre je ne voulais pas dire ou recommander qu'on massacre les juifs. Eh foutre tout le contraire. Je demandais aux Juifs à ce qu'ils ne nous lancent pas par hystérie dans un autre massacre plus désastreux que celui de 14-18
(2) !
 C'est bien différent.
 On joue avec grande canaillerie sur le sens de mes pamphlets. On s'acharne à me vouloir considérer comme un massacreur de juifs. Je suis un préservateur patriote acharné de français et d'aryens - et en même temps d'ailleurs de Juifs ! Je n'ai pas voulu Auschwitz, Buchenwald. Foutre ! Baste ! Je savais bien que déclarant la guerre on irait automatiquement à ces effroyables " Petioteries " ! Demain si on déclare encore la guerre, on verre cent fois mieux, ou pire ! C'est l'évidence ! Dire d'autre part qu'il n'y a pas de juifs bellicistes, provocateurs, hystériques, c'est nier l'évidence. J'ai péché en croyant au pacifisme des hitlériens, - mais là se borne mon crime. Un coup d'œil sur la Palestine nous montre que les juifs sont tout aussi belliqueux que les pires aryens, ou les pires arabes ! Foutre !
   J'ai cru que l'on pouvait s'entendre avec Hitler, l'envoyer sur le Baïkal faire la guerre je l'ai écrit. Mais je n'écris pas d'Evangile nom de Dieu ! Je n'empêche personne de me répondre ! de m'affirmer que je déconne ! la belle histoire !
 
 La haine qui me poursuit me recherche le plus stupidement du monde et le plus lâchement surtout, me traque en tous continents. Exemple la lettre ci-jointe de Miton Hindus professeur juif à Chicago, qui mouche l'ambassade de France à Washington, à mon propos (3).
  Il faudrait que les français finalement se mettent dans leur tête d'abrutis cochons vendus à toutes les charcuteries du globe que je suis un des très rares imbéciles à avoir tout perdu, tout risqué, tout souffert, pour qu'on épargne, préserve, perpétue leur sale dégénérée espèce.
  Je ne le fais pas pour eux je le fais pour Couperin, Gervaise, Jacquin
(4) !
     Votre bien affectueux
                                                                                                                                                              LF Céline

 Ah j'oubliais encore le fameux grief, preuve de ma culpabilité Il est parti à Sigmaringen ! Ah ! Sigmaringen !
 Que se passait-il foutre à Sigmaringen ! Ils voudraient bien tous y avoir été les damnés voyeurs à Sigmaringen ! Ils en enragent de déconner à vide, toujours, sur Sigmaringen, à se décerveler la nénette !
  Je suis descendu à Sigmaringen par patriotisme parce qu'on y parlait français et que je ne peux souffrir l'allemand ni l'anglais d'ailleurs, que je parle pourtant l'un et l'autre parfaitement. Allez-y voir ! Je SUIS EFFROYABLEMENT FRANÇAIS. Je suis parti en Allemagne ? Où serais-je parti ? Qui voulait de moi nulle part ? J'avais demandé la Suisse à Laval
(5). REFUSÉ. Si j'étais resté à Paris... qui a le culot de me prétendre entre quatzyeux - que je n'aurais pas été automatiquement, arrêté, torturé, assassiné, dès les premiers jours ?
  Allons donc !
  Quelle farce !
 Alors oui l'on aurait eu beau jeu de me couvrir de toutes les merdes posthumes. Quelles trahisons, documentées, archiprouvées, témoignées ! etc.
  Quel nanan !
 L'Allemagne me fait naturellement horreur. Je la trouve provinciale, lourde, grossière. Je m'y sens Déroulède. Ah, je ne suis point germanisant nom de Dieu ! Lorsque j'étais médecin à la SDN, j'avais toute l'Europe à parcourir sans cesse. Je faisais d'infinis détours pour ne pas passer par l'Allemagne. Pour moi l'Allemagne c'est celle des hommes de 14, la gare de l'Est ! la ligne des Vosges, la mort, la saucisse, le casque à pointe, les livres de Jules Huret
(6), et puis Charleroi et puis l'invalidité 75 p. 100, à 20 piges ! Claudel lui aime l'Allemagne ! et Poncet (7) !

(1) Paulhan avait rédigé un texte destiné à accompagner la publication de Casse-pipe dans Les Cahiers de la Pléiade ; il l'a envoyé à Céline quelques jours avant cette lettre.
(2) Paulhan concluait son texte par ces lignes dont il craignait lui-même que leur ironie ne soit " un peu lourde " : " Cela dit, il faut reconnaître que Céline a montré, avant guerre, un grand dégoût de l'homme en général, et des Juifs en particulier : jusqu'à faire grief de leur sang israélite à Racine, à Louis XIV et même à Hitler ; jusqu'à envisager sans regrets la disparition de la race humaine. Mais, sauf erreur, il n'existe pas encore de loi qui punisse de tels crimes, dont les Cahiers ne songent pas à nier la gravité ". Casse-pipe sera publié sans présentation ni commentaire, comme le souhaitait Céline.
(3) Cette lettre de Milton Hindus n'a pas été retrouvée. Céline en accuse réception le même jour : " Voici une admirable parade ! Bonnet ne va pas en mener large ! Tout y cingle, la forme, le fond, le mépris, la colère... C'est parfait - Je fais parvenir votre magistral papier à J. Paulhan qui fait précisément passer un début de Casse-pipe dans ses cahiers avec la note ci-jointe " (L.F. Céline tel que je l'ai vu, p. 187).
(4) Pour Clément Janequin, compositeur français de chansons, à peu près contemporain de Rabelais et de Ronsard, ou bien pour Claude Daquin, contemporain de Rameau.
(5) Ainsi formulé, cela signifierait que Céline aurait demandé à Laval de gagner la Suisse, avant de se rendre à Sigmaringen. Mais c'est bien à Sigmaringen qu'il a approché Laval pour la première fois.
(6) Le journaliste Jules Huret ; parmi une production importante, on compte quatre volumes de récits de voyages en Allemagne, entre 1907 et 1911, auxquels Céline fait allusion.
(7) L'ambassadeur André François Poncet avait été en poste à Berlin de 1931 à 1938. Nous ne savons pas à quoi pense Céline pour attribuer à Claudel du goût pour l'Allemagne.

  (Lettres, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2009, p. 1038).

 

                                                     

 

 

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  DES BALLETS REFUSES... A L'ANTISEMITISME ?

 Durant la seconde moitié des années trente, Céline multiplie ses efforts pour faire partie du milieu de la danse. Parallèlement à ses rencontres dans les cours de danse, il nourrit l'ambition d'être reconnu comme auteur de ballets ; dans ce but, il écrit une série de textes non romanesques, récits merveilleux, pour lesquels il recherche immédiatement et tous azimuts des chorégraphes.
  Dès 1933, il avait mis en chantier son premier argument de ballets, La Naissance d'une fée. En 1935, il fit la rencontre d'Igor Stravinski, ainsi que François Gibault l'a indiqué dans la biographie qu'il a consacrée à Céline. Il lui demanda de mettre un ballet en musique, probablement La Naissance d'une fée, ce que Stravinski aurait accepté, à la grande joie de Céline ; mais malheureusement ce projet n'aboutit pas.
 
  Au moment de la sortie de Mort à crédit, en mai 1936, on le retrouve en Angleterre pour négocier l'adaptation de son ballet, avec l'aide de son traducteur John Marks. La même année, à la fin de l'été 1936, lors de son voyage en U.R.S.S., il propose La Naissance d'une fée au directeur du théâtre Marinski, rebaptisé Kirov, " le plus beau théâtre du monde " dira-t-il dans Bagatelles pour un massacre. Sans plus de résultat. Mais il assistera à une mémorable représentation de La Dame de pique de Tchaïkovski. L'année suivante, Céline écrit Voyou, Paul. Brave Virginie " pour l'exposition 1937 ", annonce-t-il à John Marks en Février. Ce " Ballet-Mime " sera inséré en fin d'année dans le pamphlet Bagatelles pour un massacre, avec La Naissance d'une fée, et Van Bagaden, autre " Grand Ballet-Mime ".

  Aucun de ces ballets ne fut monté. Céline les présenta sans succès auprès de Serge Lifar, puis à Boris Kniassef et à Birger Bartholin, danseur danois engagé au Ballet de Monte-Carlo. Céline en conçut beaucoup d'amertume, il se présenta volontiers comme un auteur contrarié (c'est l'argument prétextant le contenu polémique de Bagatelles), comme il le rappela dans une première version de Féerie pour une autre fois : " Moi j'en ai trois quatre de violons d'Ingres... les chansons, les scénarios pour féeries, des ballets, des légendes épiques... jamais j'arrive à les caser. Ça me vexe à force, ça me ronge, ça me mine, me donne mauvais caractère. Je m'en fous de vendre des Voyage, la belle histoire ! "  

  En juin 1941, il écrit encore à Karen-Marie Jensen : " J'attends toujours qu'on danse un de mes ballets ! mon rêve ! " Ces échecs successifs ne découragèrent cependant pas Céline qui, à Copenhague avant et après son arrestation, composa le " ballet mythologique  " Foudres et flèches (édité en 1949 par Charles de Jonquières) et en 1948 un " grand scénario de comédie-ballet pour Arletty et Roland Petit où elle aurait [eu] un rôle de sybille, devineresse à travers les âges ". Il est attesté que Roland Petit à cette époque fut en contact avec Céline pour l'adaptation de Foudres et flèches. Serge Perrault nous a confirmé que c'est par son entremise (il connaissait Céline depuis le cours d'Alessandri et il avait été hébergé chez Gen Paul  pour échapper au travail obligatoire en Allemagne) que Roland Petit prit connaissance du ballet : Perrault se trouvait alors dans sa compagnie au Winter Garden de Broadway. Ce projet, une nouvelle fois, n'eut pas de suite.
  (André Derval, Magazine Littéraire hors-série n° 4, 2002).

 

 

 

 

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      LE CHIEN DE TRAINEAU.

 " Les critiques qui me reprochent de parler argot. Pas argot du tout ! Un langage à part, qui me convient, et que je fabrique à la maison, comme les gâteaux de mère-grand. Tout le monde a voulu m'imiter, de ce côté-là ; personne n'y a réussi. C'est que les analystes et commentateurs partent d'un mauvais pied. Ils me prennent pour un primitif, pour un gauche, pour un fruste. Or, je suis un raffiné, un aristocrate... Vous rigolez ? "

  (Pas le moins du monde, notez bien ! J'écoute, sérieux, comme un pape.)

- Le chien de tête... Savez-vous ce que c'est, le chien de tête ?... Les traîneaux dont se servent les esquimaux et les explorateurs polaires sont traînés par des attelages de chiens indigènes. Tous les chiens, sauf un, n'ont qu'à tirer. Mais le premier, c'est autre chose : il est là pour flairer l'obstacle, ou le trou ; qu'il s'en présente un, le chien de tête avertit les chiens de trait, qui donnent un coup de frein...

 En 1939-1940, j'ai joué en France le rôle de l'avertisseur subtil, qui ne voit pas le danger, mais qui le sent, à bonne distance, avant tout le monde, et qui signale : " Arrêtez ! " Quand les chiens de trait n'écoutent pas le chien de tête, le traîneau va dans le trou. C'est ce qui est arrivé il y a dix-huit ans. J'ai flairé juste. Personne n'est étonné moins que moi, des résultats de l'affaire. Mon seul étonnement, c'est d'être puni et malheureux pour avoir flairé juste.
 (Robert Poulet, Mon ami Bardamu, Entretiens familiers avec L.F.C., Plon, 1971, p.82).

 

 

 

 

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  APRES LA CREATION DE L'ETAT D'ISRAEL.

 Le moment de cette correspondance où il s'écarte peut-être le plus de ses positions antérieures est celui où il imagine possible, pour sortir d'un antagonisme séculaire, un exposé réciproque des griefs des uns envers les autres : " Voyez-vous mon cher Hindus ce qui entretient cet éternel antisémitisme c'est l'orgueil des deux côtés. [...] Il faudrait une bonne fois pour toute laver tout le linge sale - Hurler haut et fort les griefs des aryens contre les juifs : qu'ils sont hypocrites, exploiteurs, hystériques, despotes, orgueilleux maladifs etc. - des juifs contre les aryens : imbéciles, sanguinaires, militaires, grégaires, sans art, sans gêne, sans imagination, larbins etc. Tout ceci étant dit, bien dit - hurlé, il ne resterait plus qu'à s'entendre. C'est le diable qui entretient cette guerre éternelle : or le diable c'est l'orgueil. " (Lettre à Milton Hindus, 10 août 1947).

  Il n'en est pas à faire une concession de ce genre quand il écrit à ceux de ses amis qu'il sait en sympathie avec ses positions d'avant-guerre, sinon toujours avec le ton forcené sur lequel elles étaient exposées. Avec eux - Mahé, Gen Paul, Marcel Aymé, Le Vigan quand il aura renoué avec lui -, il ne se prive pas d'employer les synonymes injurieux du mot juif et de se référer aux situations dominantes que les juifs occuperaient dans tel ou tel domaine.
   Dans les années 1947-1948, une donnée nouvelle suscite des variations sur le thème, ce sont les évènements de Palestine qui aboutiront le 29 novembre 1947 au vote par l'O.N.U. du principe d'un partage de la Palestine et, le 14 mai 1948, à la proclamation de l'état d'Israël. Des combats qui se déroulent alors, Céline tire des leçons inattendues. D'une part : " Qu'ils aillent donc traiter d'antisémites les arabes de Palestine. " (Lettre à Antonio Zuloaga, 30 mai 1947). D'autre part : " Que les philosémites s'engagent dans l'Irgun et qu'ils nous foutent la paix. Ils ont du boulot en Arabie ! " (Lettre à Charles Deshayes, 15 octobre 1947). Enfin, les juifs aussi emploient la violence, note Céline, une première fois sur le mode plaisant (" Est-ce moi qui déculotte et fouette publiquement les jolis majors britanniques ? ") (Lettre à Zuloaga), la seconde à propos de l'assassinat, le 17 septembre 1947, du comte Bernadotte, médiateur de l'O.N.U. en Palestine, qui en 1945 avait permis à Destouches de parvenir à Copenhague en les autorisant à monter à la frontière danoise dans un train de la Croix-Rouge. (Lettre à Albert Paraz, 23 novembre 1948).

  Un autre retour de cette époque sur la question de l'antisémitisme est, lui, problématique. Par deux fois, à Milton Hindus puis à son avocat Albert Naud, Céline fait la proposition de dénoncer cet antisémitisme, en faisant valoir ce que cette dénonciation aurait d'impact, venant de lui. " Aller prôner le juif n'est pas dans mes cordes, mais dénoncer l'antisémitisme comme une duperie c'est autre chose... " (Lettre à Albert Naud, 18 juin 1947). Mais pourquoi duperie, ou provocation ? Parce que l'antisémitisme des sincères et des désintéressés (comme le sien) est exploité cyniquement par des politiques (les nazis pour commencer). " Il serait peut-être adroit, suggère-t-il à son avocat, de leur faire entendre (au Quai d'Orsay) que je suis le seul antisémite traqué pour son antisémitisme qui puisse vraiment être actuellement utile aux Juifs. " De la fureur irrépressible de Bagatelles à cette pensée tortueuse, Céline aura fait passer son antisémitisme par les états les plus divers.

  Son dernier avatar, paradoxal, est la reconnaissance de traits qui le rapprochent des juifs, sur fond de la déception que lui ont causée ses frères de race, les aryens. Il l'écrit à trois jours d'intervalle, presque dans les mêmes termes, à Milton Hindus et au seul de ses correspondants dont il sache qu'il n'est pas antisémite, Albert Paraz : " Questions Juifs, lui écrit-il. Imagine qu'ils me sont devenus sympathiques depuis que j'ai vu les aryens à l'œuvre [...]. Ah j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres. Eux seuls sont curieux, mystiques, messianiques à ma manière. [...] Les Juifs ont payé comme moi. [...] Certainement j'irai avec plaisir à Tel-Aviv avec les Juifs. On se comprendrait. [...] L'hystérie est le vice du Juif - mais au moins il est une idée, une passion messianique, leur excuse. " (Lettre à Albert Paraz, 17 mars 1948).
  Il n'y a certainement pas lieu de trop fonder sur ces déclarations, mais on ne saurait non plus sous-estimer le poids qu'ont pour Céline les termes de mystique et de messianique, et ce qu'il engage de lui en les employant.

  Cette époque où il se débat entre persistance dans son être, explications tendancieuses et tentatives ambiguës de dépassement de ses idées fixes est aussi celle des débuts de la guerre froide. Céline a donc l'esprit tourné du côté d'un possible recommencement de l'apocalypse, tantôt le redoutant, tantôt le considérant comme une fatalité, tantôt même, selon une pente constante de son imaginaire, y aspirant. Un jour, " la guerre rôde, les Cavaliers vont remonter en selle. J'ai peur. " (Lettre à Marie Canavaggia, 18 avril 1948). Un autre, " nous n'avons au fond qu'un désir, le déluge - N'IMPORTE LEQUEL - Voilà ce qu'il faut bien savoir pour apprécier le monde actuel c'est qu'il y a des millions d'êtres qui désirent, n'aspirent, n'espèrent plus que le déluge - Des pyramides de viandes fumantes c'est tout. " (Lettre à Marie Canavaggia, 4 juillet 1947).
 (Henri Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011, p.412).

 

 

 

 

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  SUR L'AMOUR...

 Son ami Ole Vinding l'interroge sur un autre sujet : L'amour.
 Céline : - L'homme moderne est un branlé. Croyez-vous que l'homme des cavernes avait le temps de penser à l'amour ? Il tirait son coup, puis allait aux champs ou à la chasse. Du reste, l'amour ou la joie de l'amour n'est qu'une sorte de récompense que la nature nous offre pour répondre à son dessein. C'est un cadeau de printemps. Quand la jeunesse est passée, c'est fini, ça devient de l'onanisme, du simili... On s'excite toujours, hommes et femmes, bien au-delà du printemps et de la littérature. Le théâtre, toute notre façon civilisée de vivre, ça nous excite constamment. [...]
 - Et le côté romantique ?
 Madame Céline : - Il est bien trop impatient pour cela, mais monsieur Vinding a raison, un romantique a besoin de certaines satisfactions...
 Céline : - Je m'en contrefous. C'est du reste très simple. Il y a dix ans, quand j'étais encore en vie, j'avais l'argent en main, je connaissais le tarif et payais pour ce qu'il me fallait. Le bordel, voyez-vous, là on sait ce qui vous amène... toute la maison vibre d'érotisme, on ne fait rien d'autre sur place... Bon, mais c'est fini, tout ça, ça n'a qu'un temps, car, comme je disais... "
 (Ole Vinding, Au bout de la nuit, Capharnaüm, La Pince à linge, 2001, in Céline d'Emile Brami, Ecriture, 2003).

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 A moins que Louis Destouches ne se livre dans cet aveu d'adolescent timide. Son ami Gustin lui demande s'il ne serait pas devenu antisémite parce que les Juifs lui ont pris une femme : " Alors toi mironton ! radoteux tordu petit scribouillard, que viens-tu nous emmerder ?... que viens-tu nous étourdir avec tes marottes ?... Je te demande un peu ? dis chapelure ?... mais ils vont te résoudre ! mon ami, sais-tu les juifs ?... Tu les connais pas encore... Mais non... mais non... pas encore... Raconte, ils t'ont pas des fois soulevé une gonzesse ?... dis, Rhumatisme ?
 - J'en ai pas... J'en ai jamais eu de gonzesse...
 - Pourquoi ?
 - J'ai peur d'aimer. "
 (Bagatelles pour un massacre, dans Emile Brami, Céline, Ecriture, 2003).

 

 

 

 

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   LE REPAS EN BONNE COMPAGNIE.

  14 mai 1936. - Dîner chez les Steele. Il y a les Braibant, les Denoël, Céline, Artaud, Robert Desnos et Youki, etc. Le scandale soulevé par la récente sortie de Mort à crédit ne semble pas troubler outre mesure Céline bien résolu à parler de tout ce soir, sauf de son livre vilipendé par une presse presque unanimement déchaînée et à laquelle Denoël songe à répondre dans une philippique fort bien troussée dont il nous offrira tout à l'heure la primeur.

 - Ce que j'aime par-dessus tout, explique Céline, c'est la danse, classique ou pas, tutu ou pas tutu, je m'en fous. Pas comme le père Degas qui n'aimait la danse que pétrifiée. Des jambes nues, racées, félines, musclées, écrivant de la musique sur des planches qui gémissent de plaisir sous leurs gambilles ! J'ai pondu jadis un argument de ballet que j'avais envoyé à un nommé Blum, frère de Léon, René Blum qu'il s'appelle, directeur artistique à Monte-Carlo. J'attends encore sa réponse. Dommage que je ne sois pas de la tribu, mon livret j'aurais dû le signer Lévy, ou Bronstein ou Rumpelmayer !

 - J'aime beaucoup les Blum, et je suis juive, dit une dame, dans un captivant sourire.
 Il la regarde gentiment, éclate de rire.
 - Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite, je suis anti-tout, voilà.
 Antonin Artaud, qui n'a encore dit mot, s'échauffe brusquement.
 - Je suis comme vous, un homme en colère !
 Céline hausse les épaules. Son œil s'est éteint.
 - Faut encore aimer la vie pour se foutre en colère. Est-ce que j'aime la vie ? C'est trop plein de cons, la vie.
Artaud lui lance, péremptoire :
 - Oui, vous aimez la vie !
 Céline rigole et concède :
 - C'est vrai, j'aime la vie.

  Il revient à la dame juive, apparemment désireux de ne pas perdre son estime et d'éponger un malentendu :
 - Blum est juif, et Crémieux aussi qui m'a recalé chez Gallimard, mais s'ils étaient parpaillots je n'applaudirais pas pour ça la Révocation ! Le type qui ne pourra pas piffer Chagall, ou Henri Heine, ou Spinoza et qui aimera mieux se payer une Renault qu'une Rosengart ne sera pas pour ça non plus anti-juif. Si je préfère une chorus-girl de la Metro à une danseuse yiddish de la Casbah c'est question de cuisses, question de nombril, question de poil. Je n'offenserai pas le Talmud en confessant que les brunes m'excitent moins que les blondes ! Simple affaire de peau, c'est tout. Si La Fontaine était juif, je crierais : " Vive La Fontaine ! "

 Malgré tout, une gêne a pesé sur l'assistance. Steele, qui m'a déjà confié son inquiétude au sujet de ce qu'il appelle le " racisme " de Céline et l'influence que celui-ci exerce sur son associé Denoël, n'a pas desserré les dents.
 Il n'aime pas Mort à crédit et ne s'en est pas caché à Céline. Et pourtant, le livre marche fort. A croire que le millionnaire Steele, qui s'entiche de plus en plus de poésie hermétique, de peinture abstraite et de spirituals, ne pardonne pas à Céline d'avoir sauvé la baraque au moment où elle allait peut-être sombrer.
 (Carlo Rim, Le Grenier d'Arlequin, journal 1916-1940, Denoël, 1981, p. 252).

 

 

 

 

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   ... DROITS DE L'HOMME !

 Me voici encore perplexe... oh, mais j'observe ! pense ! à moi Descartes ! cogito ! Dieu si la France, je vous note, la plus généreuse des patries, biche, gode, jacule pour les Droits de l'Homme ! si elle reçoit, prend, tant que ça peut, tous les persécutés du monde ! couleurs, sectes, races ! dans ses jardins, loges et salons, ses plus grandes Ecoles et son lit ! par mille pétitions en redemande ! de 44 à 57 au moins dix pétitions par jour ! inassouvible généreuse !
  " Vous avez bien un petit valaque qu'a été giflé, droite ou gauche, et qui souffre ? envoyez ! envoyez ! un sorcier paoin qui digère mal son missionnaire mal cuit, trop barbu ! envoyez ! envoyez ! "

  Listes après listes, incessantes listes de noms illustres au secours du petit valaque giflé. Eminents, Titans des Beaux-Arts, des Sciences, les Académies toutes ensemble " pour le soulagement du sorcier son missionnaire sur l'estomac "... mais, depuis 44, treize années jamais vu passer une seule liste, le plus petit nom d'un cantonnier, pour l'Amnistie générale... cogito ! cogito ! comme si c'était Dieu impossible que les Français pensent à autre chose que d'être encore un peu plus vaches, indéfectiblement féroces pour leurs frères de lait dans le malheur, pour les polaks torrents de larmes ! volapucs, cripto-valaques, mexico-carabes !

  Ils peuvent plus dormir d'un rien qui leur manque, ces " distances-lumière " étrangers... mais que Dubois, Duratan, Vergogne, pourrissent dix ans, vingt ans, fond de fosse, aux traves, au Diable ! voilà du joliment tapé ! qui satisfait bien les consciences, sommeils et Droits de l'Homme !
                                                                                               
Céline.

 

 

 

 


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     L'ANTISEMITISME DE CELINE.

 Si Céline a participé pleinement dans la diffusion de la propagande antisémite, la matière thématique de ses pamphlets et des articles relève également de l'antisémitisme français classique. Les lettres et les pamphlets répètent les mêmes accusations, les mêmes griefs : les Juifs ont pris le pouvoir en France, consacré par l'avènement au pouvoir du gouvernement du Front populaire, présidé par Léon Blum, et même réussissent à maintenir leur position privilégiée sous l'Occupation ; ce sont ces mêmes Juifs qui, selon Céline, ont subi une très faible mortalité pendant la première guerre mondiale, qui sont en train d'inciter les grandes puissances, la France comprise, à une autre guerre.

  C'est dans ce contexte de la hantise d'une répétition de 1914 que Céline exploite le mythe classique d'un complot juif international, dirigé de Londres par la City et l'Intelligence Service, et de Moscou par les révolutionnaires juifs dont la Révolution même a été financée par les banques juives de New York, complot dont l'existence est confirmée à travers de nombreuses citations des Protocoles des Sages de Sion.

  Ainsi, l'auteur des pamphlets prend acte d'un mouvement social à double sens : ascension des Juifs vers une domination totale, ce qui comprend une domination financière ( " Les Juifs ont saisi tout l'or ") et une domination sexuelle qui fait écho au rôle des Argentins, dans Voyage au bout de la nuit, qui volent la musicienne Musyne au narrateur Ferdinand Bardamu ; déclin des Français, savamment manipulés par les juifs, vers un état de corruption avinée et d'abêtissement si marqués qu'ils sont désormais incapables de voir le danger qui les menace et la profondeur de leur déchéance.
  C'est la raison ostensible de la véritable mission de Céline de réveiller ses compatriotes avant qu'il ne soit trop tard : d'où le recours à Hitler, seul antisémite qui ait le droit à la parole.

  Les historiens de l'antisémitisme n'éprouvent aucune difficulté à intégrer ces prises de position, indiquées ici d'une façon brutalement schématique, dans un certain courant bien établi de sentiment antijuif. Ainsi, Paul Kingston, dans une comparaison de Bagatelles pour un massacre avec des écrits antisémites des années trente, conclut : " Pour ce qui concerne l'assimilation des juifs dans la société française, Céline rejoint la pensée antisémite générale à certains moments, mais il craint le " Juif caché " beaucoup plus que ses contemporains.
  Le juif inconnu est pour lui le danger suprême, tandis que Léon Poliakov préfère rapprocher l'antisémitisme de Céline du racisme d'un Vacher de Lapouge : " Sa véritable terreur, l'ancien combattant et l'émule de Vacher de Lapouge la hurlait désormais comme suit : " ... Nous irons à la guerre des Juifs. Nous ne sommes bons qu'à mourir... "

  Comme Poliakov, ceux qui ont étudié à fond le cas de Céline, s'accordent pour reconnaître en lui, sous l'antisémitisme, un véritable racisme. Paul Bleton constate : " Les juifs sont pour lui la race de l'absence de race, le principe même de la perversion de toute race " ; pour Jean-Dominique Poli, " Céline est antisémite d'abord par racisme ". Pour lui qui cite dans L'Ecole Georges Montandon, les juifs forment une race. Or, cette race a imposé sa mentalité aux Européens par le truchement du christianisme. Céline estime que les Européens sont enjuivés, devenus " juifs synthétiques ", c'est-à-dire " sans culture, aliénés, colonisés " ; et Philippe Bourdrel termine sa courte analyse de Céline avec une citation également tirée de L'Ecole des cadavres : " Si vous voulez vraiment vous débarrasser des Juifs... alors, pas trente-six mille grimaces, pas trente-six mille moyens : le racisme. Les Juifs n'ont peur que du racisme. "
                                                                                       
Nicolas HEWITT
  (BC n° 215, décembre 2000).
                

 

 

 

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    CELINE et la POLITIQUE

         MOURIR pour BLUM ?  JAMAIS : UN PACIFISME SANS RESERVES

  Rien ne serait plus faux que de limiter l'œuvre de Céline à un réquisitoire contre Israël, car Poincaré - qu'il louera paradoxalement dans Les beaux draps - et Viviani, Millerand de même que Clémenceau n'échappent pas au scalpel célinien.
    Craignant d'avoir bientôt à faire " le guignol devant les mitrailleuses d'Hitler ", Céline les qualifie, en raison de leur obstination à avoir refusé de mettre fin à la guerre en 1917 quand la monarchie austro-hongroise le proposa, de :
 
  " tessons retords, aigus maniaques, pantins pervers, cabotins canailles, vieillards ivres de goût de mort, salaisons de Juifs, intraits de prostates pourries, fanatiques des Abattoirs (qui firent durer la boucherie) dans l'espoir unique miraculeux baume pour ces cadavres en suspens, que pas un jeune n'en reviendrait. On a massacré la
moitié de la France, la plus jeune, la plus virile pour ravigoter les basses moelles de quatre magots anatomiques ". (Bagatelles pour un massacre, p. 59).

  Il faut comprendre les abattoirs comme la désignation métaphorique des champs de bataille qui ravalent le soldat au rang d'un " être à la mort " pour Heidegger notamment, Bardamu le dit aussi dans Voyage au bout de la nuit, lorsqu'il parle à Arthur Ganate : " On était fait comme des rats ".
  De même, l'incorporation fait dire à Céline dans L'Ecole des cadavres que les régiments sont des " parcs à bestiaux aryens pour grandes tueries juives ". Il mêle ainsi son souvenir d'Ancien Combattant à l'ivresse bachique que lui procure l'antisémitisme. Lucide, il annonce déjà les raisons cachées et les horreurs de la prochaine tuerie européenne, qu'il évoquera plus tard en compagnie de Jacques Benoist-Méchin, considérant que la guerre franco-allemande cachait en fait un conflit judéo-hitlérien :

  " Jamais tant de tranchées, si profondes ! si larges ! si longues ! n'auront englouti tant d'hommes à la fois ! Pour l'immense gloire d'Israël ! pour l'idéal maçonnique ! Pour la vengeance des petits Juifs virés des bonnes places germaniques !...
  Pour la gloire des Bourses, des Valeurs et du Commerce ! et des Bidoches ! Pour l'arrivée fraîche et joyeuse du million de youtres bien pillards qui nous manquent encore et qui se consument d'impatience dans le dénuement des ghettos ! "

  Cette opposition résolue à la guerre, qu'elle qu'en soient les motifs s'explique par le machiavélisme de la raison d'état et par le cynisme des oligarchies qui les soutiennent. En 1914, la guerre fut baptisée " guerre du droit et de la liberté ", avant que Léon Degrelle ne lui ajoutât le préfixe " pseudo " dans sa trilogie Le siècle de Hitler. D'où les craintes justifiées de Céline, qui restent toutefois marquées par l'ironie la plus sulfureuse :

  " Vos femmes sont aussi impatientes de vous mener gare de l'Est que Lizok, Lévy, Yubelkrantz... de vous propulser au casse-pipe. (...) On vous arrangera en pensions pour les veuves bien consentantes ! On se régalera avec vos os... On ira en cars admirer les lieux où vous fûtes sonnés pour les Juifs... (...) Puisqu'ils sont nos maîtres, puisqu'ils représentent le Sel de la Terre, la lumière du Monde, puisque c'est eux qui doivent rendre la terre habitable, alors c'est le moment de commencer ! Tous en première ligne ! Nom de Dieu ! et pas de défaillances ! " (Bagatelles, p. 62).

  Afin de souligner la solitude du conscrit voué à l'anéantissement par des forces occultes, Céline le présente comme la victime de choix du Juif " planqué " à l'arrière et de sa femme, transformée en veuve joyeuse par le hasard de la guerre.
  Ainsi, le personnage de Bardamu, héritier du " miles gloriosus " de Plaute et devenu tragique à l'époque moderne, traverse, irradie l'œuvre entière de Céline : le soldat sera toujours un " barda mu ", un corps monstrueux qui porte au fond de lui une tare mortelle, comme les héros antiques supportaient la responsabilité des actes de leurs aïeux devant les Dieux.
  Chez Céline, l'homme est un astre déchu, condamné aux souffrances éternelles par les divinités modernes que sont la City, le Kremlin, Wall-Street, ou la Bendlerstrasse. D'où son attirance parfois voyeuriste, pour les congrès internationaux, les Loges, les synarchies, dont les responsables, infimes en nombre, engagent pourtant la vie de millions de leurs concitoyens, selon le sens de leurs compromis, de leurs intérêts, et de leurs négociations.
    Céline connaissait cette situation depuis qu'il entra en qualité de médecin en 1916, à la S.D.N., sans que l'on n'eût jamais pu savoir, comme l'écrit Paul Del Perugia, qui ouvrit les portes de cet organisme discret à ce fils du peuple. Là encore, l'image complaisamment diffusée d'un Céline solitaire et reclus mérite d'être contestée : Céline connaissait fort bien les idées de ses contemporains, avait de nombreuses relations avec des peintres comme Gen Paul, des journalistes comme Robert Poulet, des cinéastes comme Abel Gance, et il se reconnaissait aussi dans Les conquérants d'André Malraux, de même qu'il s'intéressait à Eugène Dabit et à Mac Orlan.
  Robert Poulet le lui rendra bien dans son essai Mon ami Bardamu, et plus tard, ne sera-t-il pas invité par l'ambassadeur allemand à Paris, Otto Abetz, à un dîner au cours duquel il se laissera aller à des prophéties inoubliables.

  (...) Mêlant à plaisir l'histoire antique et l'histoire contemporaine, il rappelle le mot fameux de César devant Héna pour railler Jean-Richard Bloch qui cautionna les Républicains espagnols :

  " Veni, Vedi, Retournit, Donnit quelques conférences, fort applaudies, embrassit la Passionaria !... remontit dans bel avion, ronflit, remontit moral, revenit. "

  La guerre d'Espagne est volontairement décrite dans un registre burlesque car elle préfigure d'une certaine façon la drôle de guerre et le désastre militaire et politique de 1940. En filigrane de la haine de la guerre, - les vraies sont celles dont on ne sort pas, écrit Céline -, l'anglophobie qui marquera en 1941 Les beaux draps commence à poindre à travers la dénonciation de l'activité des Juifs anglais Rotschild, Morgenthau, Baruch, et des Banques Lazard, Lœb, Warburg, Dreyfus.
   Lui qui a connu les colonies françaises en 1917 se prend de compassion pour les Hindous du Commonwealth, exploités par les puissants de Londres, qu'il trouve " pas du tout frère de peine, hypocrites puritains, bonimenteurs humanitaires " seulement intéressés par le cours du cuivre, du coton et du pétrole sur les places boursières.
  Cette compassion pour les faibles et les sincères traverse toute l'œuvre de Céline : Bardamu et Ferdinand la ressentent déjà dans Voyage au bout de la nuit et dans Mort à crédit, et c'est pour la même raison que Céline dénonce dans Bagatelles pour un massacre les méfaits de l'alcoolisme. Le constat du médecin cède vite la place au souffle épique de l'écrivain : le peuple n'est souverain " que dans l'alambic ", et ce " colossal ahurissement vinassier " est adroitement mêlé au thème de la guerre.
   Le culte bachique qui lie le vin à la guerre permet à Céline de décrire les conscrits rachitiques et ivrognes des Conseils de Révision , dont parle aussi Lucien Rebatet dans Les décombres, où devant le major, " chacun soupèse ses tares ".

   L'alcool est donc décrit comme l'opium de la République, Céline se souvenant que le nombre de débits de boisson fut augmenté sous la Révolution. Métaphoriquement, il peut alors lier le clairon de la caserne à l'âme du vin. Il s'agit là d'un conditionnement réel du soldat, car il est exact que l'Etat-Major encourageait les soldats à s'enivrer avant l'assaut en 1914 pour leur faire perdre toute notion de danger. De plus, la musique du clairon rappelle l'ivresse dionysiaque que procure la musique, et le clairon rassemblant les troupes, il sonne implicitement la mise à mort des hommes avant le " casse-pipe ".
  Ainsi finira le " cheptel aryen ", dont Céline ajoute dans L'Ecole des cadavres qu'il est " domestiqué, rançonné, vinaigré, divisé, muflisé, ahuri, par nos grands Molochs juifs " qui nous préparent des " agonies pas banales ".
 
 Mais il faut préciser que ce pacifisme inébranlable et cette dérision des codes de l'honneur militaire éloignent Céline des écrivains nationalistes qu'une germanophobie latente ou explicite incitait aussi à n'accorder aucune concession à l'Allemagne, surtout après les accords de Munich et l'entrée de la Wehrmacht à Prague.

   Dès mars 1936, après la remilitarisation de la rive allemande du Rhin, Jacques Bainville pressentait dans L'Action française, une nouvelle guerre franco-allemande. De plus, Céline n'hésite pas à accuser Maurice Barrès et Charles Maurras " d'insignifiance goncourtisane ". Les Croix de Feu du Colonel de la Rocque subissent le même traitement, Céline les accusant de pousser à la guerre à cause de leur nationalisme intégral :

   " Lorsque les Français monteront une Ligue antisémite, le Président, le Secrétaire et le Trésorier seront juifs. " (Bagatelles, p.112).

   Maurras et la Rocque ont dû apprécier. Toutefois, nous aurions tort de voir dans ces attaques de simples plaisanteries nihilistes. Céline eut très certainement connaissance des raisons discrètes pour lesquelles Jacques Doriot quitta le Parti communiste après 1936 pour fonder le Parti Populaire Français : il s'agit d'un trust pharmaceutique juif qui aurait certainement financé le transfuge Doriot dans le but d'affaiblir Maurice Thorez et de faciliter ainsi la survie du gouvernement Blum après la pause de janvier 1937.
   Cette information fut connue en France grâce à Arthur Pfannstiel, qui avait déjà traduit en français, La guerre totale du Feld-Marschall Luddendorff. C'est pourquoi, en 1938, Céline raille ainsi Doriot :

   " Alors avec quoi il va l'abattre Hitler ? Doriot, Avec les Juifs de son parti ? Il veut écraser Staline en même temps ? Brave petit gars ! Pourquoi pas ? D'une pierre deux coups ! Et youp ! là ! là ! c'est gagné ! Nous sommes en pleine loufoquerie. (...) Cocorico ! "  (L'Ecole des cadavres, p.257).

    La position politique de Céline doit donc être nuancée : son pacifisme l'éloigne de l'Action Française pour le rapprocher légèrement du Grand Reich ; son refus des influences sémites faisant alors la jonction " entre Maurras et Hitler ", comme l'écrit Lucien Rebatet dans Les décombres.
   Par ailleurs, son anarchisme foncier et sa quête de liberté d'opinion, son refus de tout embrigadement et son ironie contribuent à l'éloigner de la collaboration franco-allemande et du Cercle de l'Amitié de Fernand de Brinon entre Paris et Berlin. De là le caractère équivoque et mystérieux de son œuvre politique, non que Céline eût été touché par la grâce de Marianne, mais en raison de ce qu'il pressentait au sujet des relations internationales.
  On comprend alors son attentisme, voire son septicisme à l'égard  du Nouvel Ordre Européen, prôné à Berlin. Cette prudence qui ne perce pas toujours dans les pamphlets tant ils semblent enragés, ne date pas de 1940, puisque Céline écrit dans Bagatelles pour un massacre, en 1937 :  

  " Si j'avais voulu hurler avec les " émancipateurs " comme cela me fut tant de fois proposé ! huit jours encore avant Mort à crédit, pas un seul journal de la " gôche ", qui ne soit venu par envoyé spécial me passer une petite liche bien fourrée... M'offrir ses colonnes et à quel prix !... Huit jours plus tard quel déluge ! "  (Bagatelles, p.134).
    
   (NUMA, BC n°109, octobre 1991).

 

 

 

 

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    DÉRIVE...

  A plusieurs reprises, j'ai déploré la dérive qui consiste à présenter Céline comme un antisémite ayant appelé de ses vœux le génocide. C'est, comme je le crois, interpréter erronément le langage paroxystique du pamphlétaire.
  Cette dérive a pu être constatée au début de cette année, lors du colloque organisé par André Derval et la BPI au Centre Pompidou. L'inénarrable auteur de Contre Céline y citait ce propos ambigu de Serge Doubrosky : " ... Que voulez-vous que, moi, juif, je fasse d'un écrivain qui voulait mon extermination ? Si je n'ai pas été gazé à Auschwitz, c'est malgré Céline. "
 
Il y a aussi cette phrase - " Céline appela à l'extermination " - extraite de la préface d'un livre édité par André Derval dans une collection célinienne qu'il dirige.
(1)
   En cette année du cinquantenaire, un ultime colloque Céline s'est déroulé le 9 novembre à Paris sous l'égide de la Fondation Singer-Polignac. André Derval y prononça une communication  sur " L'accueil critique de Céline, du vivant de l'auteur ". C'était l'occasion de lui demander si, dans le dossier de presse de la période concernée, il avait pu constater des accusations du même genre formulées par des exégètes céliniens. De sa réponse, j'ai essentiellement retenu que, selon lui, il n'y a nullement dérive et qu'accuser Céline d'avoir appelé à l'extermination, comme le fait Viviane Forrester dans la préface citée, ne fait pas nécessairement référence au génocide mais peut aussi s'appliquer, par exemple, à un pogrom. Certes
(2).

  Mais je ne suis pas certain qu'un lecteur contemporain lisant " extermination des juifs " ne songe pas ipso facto aux évènements de la deuxième guerre mondiale. Je ne suis pas davantage certain que certains spécialistes de Céline ne récusent pas ce commentaire de François Gibault selon lequel, après la guerre, " Bagatelles et L'Ecole " (...) apparaissaient à la lueur des évènements que l'on sait comme des appels au massacre " [ce qu'ils ne sont donc pas, ndlr], et qu' " à la lumière de ce que l'on venait de découvrir en Allemagne, ces pamphlets prenaient un tour tragique (...), tandis que Céline lui-même prenait figure d'assassin. "
 
Et d'ajouter : " Céline, mieux que tout autre, savait qu'il n'avait pas voulu l'holocauste et qu'il n'en avait pas même été l'involontaire instrument.
(3) "

  Au risque de me répéter, je dirai qu'il ne s'agit nullement d'exonérer Céline de ses excès, ni même de nier qu'il a manqué de compassion à une époque où elle eût été requise. Autre chose est de lui dénier tout regard compassionnel, ne voyant que  " manœuvre ressemblant fort à de l'opportunisme, dont l'auteur ne sort pas grandi (4) " là où d'autres - tel Yves Pagès, peu suspect de complaisance à l'égard de Céline - perçoivent une réelle humanité. Dira-t-on bientôt que la figure du sergent Alcide dans Voyage au bout de la nuit est une construction  habile totalement dénuée de sincérité ?

  On n'a assurément pas fini de disserter du cas Céline. Un mot, pour conclure : s'il était ce monstre cynique, inaccessible à la pitié et indifférent au sort de ses contemporains, aurait-il écrit cette œuvre dont l'émotion et la sensibilité sont les caractéristiques premières ?
  Que ce pamphlétaire, avec tout le génie qui fut le sien, se soit fourvoyé, il était le premier à l'admettre. Sans pour autant formuler le moindre reniement, on le sait. Mais Céline serait-il Céline sans ses outrances et cette démesure qui lui vaut encore tant d'inimitiés ?
  Au moins ne faudrait-il pas lui prêter des idées qui ne furent pas les siennes.       
                                                                                                                           M.L.

(1) Viviane Forrester, " La peau dernière ", préface à Pierre Duverger, Derniers clichés, Imec-Ecriture, 2011.
(2) François Gibault, préface aux Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen, Gallimard, 1998.
(3) Dans Bagatelles pour un massacre, Céline écrit : " Les Juifs à Jérusalem, un peu plus bas sur le Niger, ils ne me gênent pas ! ils me gênent pas du tout !... Je leur rends moi tout leur Congo, toute leur Afrique ! "
(4) André Derval, ' Singulier ou pluriel ? Céline, du nombre... " Revue des Deux mondes n°6, juin 2011, p.141.

  (
BC n°336, décembre 2011).

 

 

 

 

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   A LA CORDE SANS PENDU.

  J'ai honte d'y revenir, d'insister, mais la provocation est trop malhonnête quand on fait semblant (BC n°188, p.19) d'avoir, sous ma plume ou celle d'un autre, lu que chez Céline " luxer " signifiait " déplacer " [le Juif], alors que j'avais écrit, sur la foi du Larousse, que cela voulait dire, en argot de course, " gagner de vitesse à l'arrivée " ou, en argot médical, à partir du sens " remplacer " : imposer le programme social que les Juifs n'ont pas vraiment appliqué, selon le contexte de ce chapitre des Beaux draps. " Gagner à l'arrivée ", " faire mieux que Blum ", nul besoin d'être grand clerc pour comprendre.
   Mais " déplacer le juif au poteau ", je ne saisis pas. Le reste est à l'avenant : complications, distorsions, supputations...

 Quant à la dédicace des Beaux draps - " à la corde sans pendu ", on ne sait trop le sens que certains clercs lui donnent : un appel aux Allemands pour qu'ils pendent les Juifs, une dédicace à la S.S. et à la Whermacht ? Bigre ! Même surréalisante comme le voudrait tel loustic, cette supplique datée de février 1941, ne porte guère à la plaisanterie.
  Je sais bien qu'à Henri Poulain, qui lui avait demandé le sens de la dédicace, Céline, goguenard, avait répondu par une question : " T'en as vu beaucoup toi des pendus depuis la débâcle ? " 
 
Je me méfie de certains témoignages, surtout venant du militant d'une idéologie. Et champ lexical poétique contre champ lexical politique, je signale que l'expression se trouve déjà dans Bagatelles pour un massacre (Denoël 1937, p.302) dans un passage où Céline s'en prend aux " commissaires juifs ", illusionnistes charlatans ", " bonneteurs avérés ", " officieux, officiels, vertigineux, de l'intrigue maléfique, magique, à centuple fond, de l'esquive, des cent mille passe-passes asiates, des tarots qui assassinent, des déserts miragineux... des cadavres sans tête... des cordes sans pendus... des mots sans suite... des malles sans couvercle... des nuages messagers... insurpassables virtuoses pour tous dédales et pertes casuistiques... acrobates inimaginables pour tous catacombes et toutes oubliettes... La quintessence même des plus infinies vicieuses gangstériques crapules de l'Univers... "

  Qu'est-ce à dire ? Que Les Beaux draps sont dédicacés avec amertume et ironie à ceux qui, pour Céline, malgré ses " mises en garde " dans Bagatelles pour un massacre et L'Ecole des cadavres, sont " responsables " de la catastrophe dans laquelle se trouve la France en 1940, dans un état digne des pièces du Grand Guignol : aux idéologues, aux " illusionnistes " de " la corde sans pendu ", aux Juifs. C'est du Céline.
                                                                                                                        Eric Mazet.
  (BC n°189, juillet-août 1998).

 

 

 

 

 

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   Le mythe du bon Céline (1968).

 En 1938, Céline réclamait une alliance de la France avec L'Allemagne. " Moi, je veux qu'on fasse une alliance avec l'Allemagne ", écrit-il dans L'Ecole des cadavres. " tout de suite et pas une petite alliance, précaire, pour rire, fragile... Pas du tout ! Mais non ! mais non... Une vraie alliance solide, colossale, à chaux et à sable ! A la vie à la mort ! Voilà comme je cause ! "
    "
Causer " ainsi, pourquoi ? Par mysticisme nazi ? Pour dépecer l'Europe, se partager le monde à deux ? Pas du tout ! Mais non, mais non ! A seule fin d'éviter à l'Occident une nouvelle et rédhibitoire saignée.
  Pour la paix. Vient la guerre. Plus d'alliance avec l'Allemagne ! Sous l'Occupation, Céline n'est d'aucun parti, n'écrit plus rien de politique. Il déteste les Boches et ne s'en cache pas. Il se réjouira même de leurs revers. Où donc ? A Sigmaringen, en pleine Allemagne de la défaite, à tous risques, alors que la foi dans la victoire finale du Reich était pour tout Allemand la vertu première.
  Incapable de conformer sa conduite aux principes qu'il définit, ou d'adapter ses principes à lui-même, Céline se trouve donc à l'opposé du véritable esprit politique.

    CELINE L'ANTISEMITE

 Céline l'antisémite : sur ce point du moins, notre auteur a pris franchement position ! (Mais est-ce si sûr ? De bons esprits, tels Gide, ont pensé qu'il ne s'agissait là que d'un jeu, ou d'une caricature de l'antisémitisme " raisonné ". C'est la thèse à laquelle Céline lui-même s'est rallié après la guerre : pour s'excuser sans doute).
  Croyons pourtant à l'antisémitisme de Céline : nous voudrions montrer à quel point son attitude fut incohérente, à quel point délirante : une passion, une fureur aveugle, et non pas un choix.
  Incohérence dans les principes. Nul ne sait pourquoi Céline a haï les Juifs. Certains pensent que cette haine était rancune : un juif aurait déçu, trompé Céline, soit dans sa carrière d'écrivain-compositeur de ballets, ou bien encore lui aurait escroqué ses premiers droits d'auteur.
  Marcel Aymé croyait plutôt sentir pointer quelque vieille dent héréditaire : élevé dans un milieu de mince bourgeoisie commerçante, l'écrivain n'aurait point pardonné aux grands négociants juifs de ruiner les petites gens de son univers. Rebatet s'approche davantage peut-être de la vérité : pour lui, Céline n'a pas pu supporter l'ardeur belliciste des Israélites, d'où Bagatelles, d'où L'Ecole des cadavres, les vaches, ils ne l'emporteront pas au paradis !

  Quelle que soit la vraie raison d'une telle attitude, il est clair qu'elle découle dans tous les cas du sentiment, de la tripe, non pas du cerveau.
   Quant à l'usage fait par Céline du grief de juiverie, il paraît plus ahurissant encore : vous êtes juifs, moi de même, la fée Mélusine aussi et la Beste du Gévaudan, Pie XI, Maurras et Louis XIV itou : " La religion christianique ? La judéo-talmudo-communiste ? Un gang ! Les apôtres ? tous gangsters ! Le premier gang ? L'Eglise !... Pierre ? Un Al Capone du cantique ! " etc.,etc., relisez L'Ecole des cadavres.
  On voit bien que ces outrances, cette frénésie ôtent toute portée aux thèses soutenues par l'écrivain. C'est lui qui les désamorce. La folie n'a point de place en politique.

    CELINE TEL QU'EN LUI-MÊME

  La vérité, c'est que Céline se fout du monde. Céline n'est d'aucun parti. Il incarne le parfait anarchiste, bien trop conséquent avec lui-même pour vouloir dynamiter le restaurant Foyot ou révolvériser un Président. " Je me refuse absolument tout à fait à me ranger ici et là. Je suis anarchiste jusqu'aux poils. Je l'ai toujours été et ne serai jamais rien d'autre. "
 " Les individus délabrés, sanieux, qui prétendent rénover par leur philtre notre époque irrémédiablement close, me dégoûtent et me fatiguent ". " Je suis anarchiste depuis toujours, je n'ai jamais voté, je ne voterai jamais pour rien ni personne. Je ne crois pas aux hommes. Moi, je suis bien renseigné... Alors j'adhère jamais à rien... J'adhère à moi-même tant que je peux. "

  Si l'on a rangé quelquefois Céline au nombre des écrivains d'extrême-droite, c'est qu'avec Drieu La Rochelle, Brasillach, d'autres encore, et dès avant la guerre, il a vivement ressenti un déclin, il a prophétisé la décadence de l'Occident.
  Il a partagé la révolte de ces auteurs. On aimerait pouvoir assurer avec Robert Poulet, son confident : " Cette protestation, tour à tour furieuse et sarcastique contre un déclin, suppose un hommage rendu intérieurement à ce qui décline. "
   Seulement, ce prétendu hommage reste toujours sous-entendu ; Céline ne tente rien pour sauver les valeurs qu'il voit périr. Il parachève une destruction. Il ne propose aucun remède, rien qui puisse fonder uns saine discipline des esprits et des corps.
  Personnage viscéral, il s'abandonne entièrement à son désespoir, et c'est, d'après Maurras, l'ultime sottise en politique.
                                                                                           
                                                                                              Jean-Louis CHARRENTE.

 
Texte paru dans Jeune Révolution, n°10, janvier 1968. Revue réalisée par des anciens membres de l'O.M.J. (O.A.S. Métropole Jeunes). Merci à Françis Bergeron de nous avoir communiqué ce texte. (BC n°242, mai 2003)

 

 

 

 

 

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 * - Ah, Monsieur le Professeur Y, je veux bien s respecter et tout... mais je vous le déclare : je suis hostile !... j'ai pas d'idées moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !... tous les impuissants regorgent d'idées !... et les philosophes !... c'est leur industrie les idées !... ils esbroufent la jeunesse avec ! ils la maquereautent !... la jeunesse est prête vous le savez à avaler n'importe quoi... à trouver tout : formidââââble ! s'ils l'ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d' " idéass " !... de philosophies, pour mieux dire !... oui, de philosophies, Monsieur !... la jeunesse aime l'imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu'on leur balance, qu'ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c'est le principal !... "
  (Entretiens avec le Professeur Y, folio, p.18).

 

 

 

  

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 * Son dernier livre, Nord, a récemment été publié par Gallimard:

- " Ça parle de la manière dont les Allemands ont souffert pendant la guerre. Personne n'a écrit sur ce sujet...Non ! Non ! vous êtes supposé ne pas mentionner ça, la manière dont ils ont souffert... restez tranquille... chut ! (il met le doigt sur les lèvres.) Ce n'est pas bien de parler de ça... pas un mot... Non ! seul l'autre côté a souffert ! Chut ! ...
  (Interview avec Robert Stromberg, été 1961, Cahiers Céline 2, 1982).

 

 

 

 

 

 

 

 

 Céline a une pensée, cohérente, mais elle ne se traduit pas en termes idéologiques. Ce qu'il pense et veut parvenir à exprimer, c'est son expérience vécue de la souffrance (et parfois de la joie) d'un individu en proie à l'existence: "l'émotion", ce "trognon de l'être".

 - " J'ai pas d'idées, moi ! aucune ! . Rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que des idées, ces bouts de bois creux, qu'on lance aux jeunes chiens avides."

   Dès son second texte, L'Eglise, Céline élargit son accusation de la médecine institutionnelle à la société globale qui la sous-tend et de l'indifférence aux souffrances des vivants à la guerre, par laquelle la collectivité administre directement la mort en son nom propre. La Société des Nations est le digne représentant de la boucherie passée et de celle à venir, et cette Eglise new look désigne clairement son ennemi: " - C'est un garçon sans importance collective, tout juste un individu..."

   Voyage au bout de la nuit sera l'histoire de cet individu aux prises avec le monde insensible qui nous entoure - " Seraient-ils neuf cent quatre-vingt quinze millions, et moi tout seul, c'est eux qui ont tort, Lola, et c'est moi qui ai raison, s'écrie Bardamu, parce que je suis seul à savoir ce que je veux: je ne veux plus mourir."

    Mea culpa, le premier des pamphlets, marque une étape nouvelle. Céline y montre le "grand mensonge" du système soviétique: l'idéologie supposée généreuse de la Communauté humaine pare des ses atours l'exploitation la plus brutale. Et l'homme est démasqué. On mesure, avec le communisme le résultat de la religion de l'Humanité enracinée dans la Révolution française. - "C'est bien l'Homme qu'on encense et qu'on saoûle à toutes volées de calembredaines. C'est lui toute l'Eglise." -

  Et le résultat n'est pas triste. Cet homme interchangeable, indifférencié de l'espèce, bref, l'Homme sans masque et sans musique, - " a le goût des fausses valeurs, il est singe. Il est corrompu...Il est fainéant d'âme...Il n'aime que ce qui est cher ! ou à défaut ce qui lui semble tel ! Il vénère la force. Il méprise le faible. Il est crâneur, il est vain ! Il soutient toujours le faisan. Visuel avant tout, faut que ça se voye. Il va au néon comme la mouche."

    La misanthropie célinienne, née de la guerre, trouve alors son apogée. La misanthropie est bien, avec l'humour noir, la seule critique possible dans un monde qui, plaçant l'Homme sur un piédestal, a voulu rendre la critique et la révolte impossibles.

  Semmelweis n'était pas ce petit homme; il était au contraire la cible des petits hommes. Un autre grand misanthrope, Jonathan Swift, déclare très clairement: - " J'ai toujours détesté toutes les nations, professions ou communautés, et je ne puis aimer que les individus. J'abhorre et je hais surtout l'animal qui porte le nom d'homme, bien que j'aime de tout mon coeur Jean, Pierre, Thomas, etc..." Les individus réels contre leur ombre communautaire, telle sera aussi l'attitude constante de Céline dont on connaît la générosité et l'amitié prodiguées envers ses malades et diverses relations, n'en excluant ni juifs ni résistants pendant l'Occupation.

    L'antisémitisme sui generis de Céline trouve lui aussi sa source dans cette opposition-là - et non pas dans l'opposition d'une communauté à une autre. Le polémiste , sous l'impact de l'approche de la guerre et de l'évolution des sociétés, a vu " les Juifs ", considérés collectivement cette fois, comme la communauté qui poussait le plus à la guerre, au nouveau grand massacre, et plus généralement qui s'identifiait le mieux à " l'Humanité ", et ainsi la dirigeait (en URSS notamment). A ses yeux, " les Juifs " tenaient le gouvernail - mais dans le même bateau, " les Aryens " ramaient ferme vers l'abîme glorieux !...

    (...) On peut parler pour Céline d'anarchiste d'esprit, qui n'a de cesse de bousculer doctrines et idées reçues, notamment par la dérision. Personne comme lui n'a au XXe siècle atteint une telle radicalité de pensée...

 * Là est toute la difficulté, pour la plupart des interprètes. Les " idées ", ils ne les comprennent que déterminées par les questions politiques. Ce qui dépasse ces besoins élémentaires de l'intellectuel progressiste éclairé est ténébreux, par définition - grouillant de pulsions louches.
  (Extrait d'Alain Ajax, Céline au bout du communisme, BC n°301).

  

 

 

 

 

 

 

 

   Céline et la politique.

     Céline répudie les notions de progrès et de sens de l'Histoire, considérant que le " fonds de l'homme est immuable ". De plus, la progression des idées laïques dans la société française appelle une autre critique de Céline: sa mystique du Sang et de la Race traduit une quête d'absolu, ce qui rappelle malgré ses dénégations la colline inspirée du Valois de Maurice Barrès.

   Cette mystique repose essentiellement sur l'idée que " l'on est comme on naît ", alors que le relativisme de la philosophie des Lumières et de la maçonnerie repose sur l'idée inverse que " l'on est ce que l'on fait ". Antirépublicain, Céline ne pouvait que condamner la devise " Liberté, Egalité, Fraternité ", pour plusieurs raisons qu'il explique dans Bagatelles pour un massacre: d'abord, parce que l'homme est trop " charogne " pour être digne de cet idéal athénien, ensuite parce que la démarche prométhéenne qui consiste à exalter les " Droits de l'Homme sans Dieu " s'acheva cruellement dans les plaines de Verdun au nom de la " guerre du droit et de la liberté ", enfin parce que Céline était fort circonspect à l'égard de la générosité apparente de la République.

  Comme tous les anarchistes de droite, il médita sur la décadence de la démocratie athénienne au cinquième siècle avant Jésus-Christ, et sur les rivalités meurtrières entre Pompée et Crassus, lors du dernier triumvirat de la République romaine. De là, l'intertextualité avec le discours de Pierre Milliaire, prononcé en 1914 à l'Académie des Sciences à Genève, sous le titre " La fin du parlementarisme " :

 - " Le parlementarisme, issu du suffrage universel scandaleusement berné, ne représente que les puissances d'argent, il travaille contre l'ouvrier, l'employé, le bourgeois, la noblesse de sang et d'intelligence, il est au service exclusif de la haute finance nationale et surtout internationale, il est en définitive le régime de désorganisation systématique qui tue l'union entre les citoyens, qui anéantit toute politique sociale, qui compromet l'économie de la nation, qui ne peut mener qu'à la guerre civile, prélude de la guerre générale." D'où cet aphorisme de Céline : " L'or en démocratie commande tout ".
   (Extrait Céline et la politique, Numa, février 1992).

 

 

 

 

                                                                                                                      *********************

 

 

 

 

 

  Jean-Dominique POLI  a lu : Les idées de Céline de Philippe Alméras, Bibliothèque de Littérature française contemporaine de l'Université Paris 7, coll. Bibliothèque d'études critiques, 1987.  

  (...) Ainsi toute la littérature de Céline est polémique et la citation de Tristan Tzara choisie pour présenter le chapitre X, " Idéologie et poétique " : Il n'y a que deux genres : le poème et le pamphlet ", accentue encore le fait qu'il n'est pas question  chez lui de mécanos intellectuels, d' " idéas ", mais plutôt des lois d'airain de la biologie, des ondes et du destin des corps.
 Il y a une vision cohérente des choses, mais le terme " idéologie " couvre-t-il toute la réalité d'une vision qui refuse de regarder avec la raison raisonnante ; qui est fascinée par l'émotion " animale " ? Pourquoi Céline qui ne se veut pas un écrivain - Alméras le rappelle clairement : " écrivain !!! biologiquement n'a pas de sens " (réponse à l'interpellation d'Aragon, janvier-février 1934) -, qui s'acharne contre les intellectuels, pourquoi lui, qui s'exclue du débat intellectuel du moment, survit-il, de façon si fascinante, si violente ? Pourquoi ses livres ont-ils moins vieilli, comme Alméras le souligne ?
  Justement parce que le racisme biologique, le sang n'est pas chez lui lié à une idéologie, à une construction rationnelle qui peut rivaliser dans un débat d'idées. Son racisme, l'appel du sang, son rythme, sa musique, cela se veut intemporel et non pas idéologique, cela se veut une force - un bulldozer, un mammouth -, une force issue du plus profond passé, de la plus profonde mémoire, attirante et effrayante à la fois, force que l'on croyait ensevelie à jamais et qui fulgure de nouveau dans la nuit.
(1)
  La forêt, les menhirs, le peuple assemblé, le soleil - du Nord bien sûr.
(2)
 
  Le secret de Céline est fondé sur le grand retour des dieux, " en un mot dans l'espoir d'un renouveau nietzchéen " (A. p.294). Pouvons-nous donc conclure avec la célèbre phrase de Nietzche : " Ecris avec ton sang et il deviendra esprit " ? Le livre d'Alméras comble un vide. Il est destiné à faire date, il faut le critiquer ou le louer mais surtout il ne faut pas le laisser glisser dans le silence.
                                                                             Jean-Dominique POLI.  

(1) " Notre civilisation est juive - nous sommes tous des sous-juifs. A bas les juifs ne veut rien dire - c'est vive quelque chose ! qu'il faudrait pouvoir - mais vive quoi ? Les druides ? Hélas oui ! des néo-druides - aussi différents de nous que le furent les premiers chrétiens des païens - il faut des hommes nouveaux - ils ne naîtront qu'après quelques décades de catastrophes sans nom - ils partiront de rien. Il faut que nous tombions à rien. Et nous sommes encore loin de rien (...) " (Lettre à Maria Le Bannier, citée p.294).        

(2) " A deux pas de moi dans la forêt il existe des menhirs et un petit cirque druidique, comme en Bretagne, au poil ! (...)  J'y vais souvent, c'est plus beau que la cathédrale de Milan. Que n'a-t-elle fini là l'humanité ! Trois cent mille ans de souffrance inutile, déjà ! " (Lettre au docteur Clément Camus, 7 juin 1948).                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" (...) Le peuple il a pas d'idéal, il a que des besoins. C'est quoi des besoins ? C'est que ses prisonniers reviennent. (...) Ça suffit pas la misère pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, le peuple il se soulève jamais, il supporte tout, même la faim, jamais de révolte spontanée, il faut qu'on le soulève, avec quoi ? Avec du pognon.

  Pas d'or pas de révolution. Les damnés pour devenir conscients de leur état abominable il leur faut une littérature, des grands apôtres, des hautes consciences, des pamphlétaires vitrioleux, des meneurs dodus francs hurleurs, des ténors versés dans la chose, une presse hystérique, une radio du tonnerre de Dieu, autrement ils se douteraient de rien, ils roupilleraient dans leur belote. "

  (...) Mais Céline vise les meneurs bolchéviques de 1917 qui furent financés par des trusts apatrides. Pour Céline, les idéologies sont des miroirs, des prismes déformants qui se renvoient des images contradictoires, pour s'en nourrir dans une conjuration savamment ourdie par quelques oligarchies. D'où son apparente approbation du judaïsme républicain et du ministère Blum:

 - " Le juif est l'ami de l'ouvrier, démocrate, ami du progrès, partisan de l'Instruction Publique, du suffrage des femmes. C'est ça qui compte ! C'est autre chose que du cagoulard. Un ami de la Liberté ! C'est un persécuté le juif, un homme qui souffre pour sa religion ! "
  (Les Beaux draps).

 

 

 

      

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   Voici un document : il s'agit d'une étude de Karl EPTING (1905-1979) parue en avril 1944 dans la dernière livraison de La Chronique de Paris. Cette étude ne fut jamais rééditée. Le lecteur sera juge de la pertinence des vues ici exprimées. Elle témoigne de l'importance attribuée à Céline par celui qui dirigea, de 1940 à 1944, l'Institut allemand à Paris.

 (...) Dans son pessimisme, Céline récuse le monde de l'eudémonisme rationaliste et clérical de la France officielle, réfute la béatitude à œillères de la bourgeoisie, cette attitude catholisante de croire qu'à la fin tout s'arrange, et qu'on ne saurait mieux faire que de se tenir tranquille et continuer le jeu. La France officielle répond à cela que dans cette limitation béate et optimiste réside le secret de la durée. Mais Céline y voit de la mesquinerie, le secret de la stérilité, de la défloraison et du dessèchement de la végétation française, du tarissement des sources, du souffle désertique qui passe aujourd'hui sur le climat du pays.

  Seul, qui était perdu peut être sauvé, seul, le désespéré peut être consolé. Seul, qui était ligoté par le doute est capable d'une nouvelle foi. La France est plongée dans une crise, non parce qu'elle est désespérée, mais parce qu'elle s'entête dans le climat de bonheur borné et complaisant que ses maîtres temporels et spirituels lui ont inculqué. Le pessimisme humain et critique de Céline est une tâche sur la robe d'azur dont la France s'est revêtue. Dans l'œuvre de Céline, cela ne sent pas les parfums de Chanel, mais la sueur des masses humaines alcoolisées. Les gens distingués ont peine à supporter cela. Ils se sentent incommodés. Ils se sauvent. La critique littéraire française fait de son mieux pour oublier Céline. Mais il réapparaît toujours avec un gros livre de six cents pages, toujours de nouveau il  ouvre sa grande gueule et clame sa honte à l'humanité, en plein visage.

  (...) Dans les quatre  ouvrages polémiques, le leitmotiv est toujours l'insanité de la civilisation moderne de l'Occident. C'est le produit d'un développement rationaliste de trois cents ans, c'est la civilisation elle-même qui est mise en accusation. Bagatelles pour un massacre contient une critique générale ; l'Ecole des cadavres, parue un an plus tard, vise plus particulièrement le cas de la France. Enfin, le livre paru après la guerre sous le titre Les beaux draps tire la conclusion des évènements. Céline extrait sa critique du point névralgique de la civilisation occidentale, donnant ici, également, des indications biographiques instructives.

  Les expériences personnelles de la vie, à Paris, Genève, en Asie Centrale, à New-York, Leningrad, Moscou fournissent la matière de l'analyse. Ferdinand voyage à travers le monde. Il rencontre des politiciens, des fonctionnaires coloniaux, des agents de la Rockfeller-Foundation et des lords juifs. Il voit crever les hommes au cœur de l'Afrique, à Détroit et à Leningrad. Il voit les masses contaminées par la tuberculose et l'alcool - mais par dessus toutes les démences, le faux mirage humanitaire, le mensonge du Progrès et de la Civilisation. Devant tant de fausseté, la colère s'empare de Ferdinand. Il la calme avec une fureur puissante, sarcastique, ironique : " N'ont en France jamais réussi que les traîtres, les saltimbanques et les donneurs. Peuple creux. La France est une colonie juive. Le capitaine Dreyfus est bien plus grand que le capitaine Bonaparte ; il a conquis la France et il l'a gardée. Nous disparaîtrons corps et âmes de ce territoire comme les Gaulois, ces fols héros, nos grands dubonnards aïeux en futilité, les pires cocus du christianisme. Ils nous ont pas laissé vingt mots de leur propre langue. De nous, si le mot " merde " subsiste ce sera bien joli. " On trouve par centaines des apostrophes répandues ça et là dans l'œuvre. 

  La civilisation moderne est asservie au Juif. Voilà ce que Céline affirme toujours de nouveau, avec cent exemples et variations diverses. Pour nous, Allemands ses arguments ne sont pas nouveaux. En France, son antisémitisme représente la résistance la plus extrême qui pouvait être opposée aux puissances régnantes pendant les années 1930 à 1940. A une époque où le judaïsme exerçait en France, dans l'ombre des loges et de l'Eglise, une puissance incontestée, où le philosémitisme militant était devenu une des positions par lesquelles la France s'affirmait devant la Nouvelle Europe, l'antisémitisme sans ménagements de Céline constituait un acte de courage. Il revêtait une haute valeur représentative. Un particulier se levait, là où un peuple entier aurait dû se mettre en mouvement.

  Hollywood, Wallstreet, l'Intelligence-Service, le Grand-Orient, Benès, Rotschild, Genève, Blum, Rockfeller, La Guardia, Litvinov, c'étaient là quelques-uns des points névralgiques de la puissance juive. De là s'étendait la corruption de l'Occident. Là se trouvaient les tabernacles de la nouvelle Eglise, où les Judenzweck, les Mosaïc et les Moïse de " l'Eglise " remercient leur Dieu pour la stupidité des Aryens. Au cours de ses expériences personnelles à Paris, Genève, en Amérique et en Russie, Céline nous conduit aux forteresses publiques secrètes de la domination juive, d'où les Jubelblatt et les Wirbelbaum organisent " L'universelle de l'esclavage. " Les sombres et grotesques tableaux de l'Ordre nouveau, tels que les esquisse ce plus grand des antisémites français, ces images d'une couleur scatologique mériteraient d'être dépeintes ici dans le détail. Mais la place nous manque pour cela dans cette courte étude. Quand Céline démasque le Juif, ses avertissements portent sur la France, la guerre juive de la France, la fin de la France. Dans Les beaux draps encore, il dit : " La France est juive et maçonnique, une fois pour toutes. Voilà ce qu'il faut se mettre dans le tronc, chers diplomates ! Les équipes sont à l'infini... A peine l'une est-elle usée... qu'une autre se dessine... de plus en plus " rapprochantes ", forcément... C'est l'Hydre aux cent vingt mille têtes ! Siegfried n'en revient pas ! Ou, à un autre endroit : " Lorsque les Français monteront une ligue antisémite, le président, le secrétaire et le trésorier seront Juifs.

 Céline est-il anarchiste ? Car en face de puissantes négations de l'époque on ne distingue guère de vues constructives ou directives. Céline combat l'ordre existant en France dans son essence même. Mais il le combat d'un terrain ferme. Il ne combat pas l'ordre au profit du désordre. Il arrache les voiles qui masquent le faux-ordre. Son œuvre est comparable à une intervention chirurgicale. L'abcès est débridé. Les foyers du péril sont mis à nu. Il appartient maintenant au corps du malade de secréter et développer les substances de la guérison pour recouvrer la santé. Ainsi l'œuvre de Céline prend sa place, de toute évidence, dans un tableau de la situation de la France.

  Elle apporte une diagnose de l'époque qui peut être partiale mais qui recèle une vérité dont les évènements ont déjà administré la preuve. Céline est de ces Français qui par leurs racines profondes rejoignent les sources de l'esprit européen. Il nous est proche. Sa critique porte sur un état de choses devant lequel la collaboration franco-allemande a toujours et encore échoué. C'est pourquoi nous lui prêtons plus qu'une attention littéraire. L'image même de Céline devra dans l'avenir prendre corps. Aujourd'hui nous admirons en lui cette force qui a su se faire jour à travers un monde que nous tenions pour muré à jamais. Nous voyons en lui le révolté, l'antieudémoniste, l'avocat des massacrés. L'homme qui, avec sa " grande gueule ", crie à l'époque sa honte en plein visage, l'homme qui écrivait en tête de son Ecole des massacres cette parole : " Dieu est en réparations. "
  (BC n° 98 nov. 1990
).

 

 

 

 

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Dans cette lettre à son ami Elie FAURE datée du 14 avril 1934 on peut trouver de façon très explicite pourquoi Céline se distingue de ce qu'il est convenu d'appeler : La POLITIQUE.

                 Cher ami,

   Je suis anarchiste depuis toujours, je n'ai jamais voté, je ne voterai jamais pour rien ni pour personne. Je ne crois pas aux hommes. Pourquoi voulez-vous que je me mette à jouer du bigophone soudain parce que douze douzaines de ratés m'en jouent ? moi qui joue pas trop mal du grand piano ? Pourquoi ? Pour me mettre à leur toise de rétrécis, de constipés, d'envieux, de haineux, de bâtards ? C'est plaisanterie en vérité. Je n'ai rien de commun avec tous ces châtrés - qui vocifèrent leurs suppositions balourdes et ne comprennent rien. Vous voyez-vous penser et travailler sous la férule du supercon Aragon par exemple ? C'est ça l'avenir ? Celui qu'on me presse de chérir, c'est Aragon ! Pouah ! S'ils étaient moins fainéants tous, s'ils étaient si bons de volonté qu'ils disent, ils feraient ce que j'ai fait au lieu d'emmerder tout le monde avec leurs fausses notes.

  Ils la reculent leur révolution au lieu de la faciliter. Ils ressemblent à ces mâles qui n'ont plus d'instincts, qui blessent les femelles et ne les font jamais jouir. Ne sentez-vous pas, ami, l'Hypocrisie, l'immonde tartuferie de tous ces mots d'ordre ventriloques ! Le complexe d'infériorité de tous ces meneurs est palpable. Leur haine de tout ce qui les dépasse, de tout ce qu'ils ne comprennent pas, visible.

   Ils sont aussi avides de rabaisser, de détruire, de salir, d'émonder le principe même de la vie que les plus bas curés du Moyen Age. Ils me fusilleront peut-être les uns ou les autres. Les nazis m'exècrent (sic) autant que les socialistes et les communards itou, sans compter Henri de Régnier ou Comoedia ou Stawinsky. Ils s'entendent tous quand il s'agit de me vomir. Tout est permis sauf de douter de l'Homme. Alors c'est fini de rire. J'ai fait la preuve. Mais je les emmerde aussi, tous -

   Affectueusement à vous grand ami.     L.-F. Céline.

  Je ne demande rien à personne. Les jeunes sont inconscients, ils vont où leur lyrisme les mène, au hasard.